Chlore

«  Je me souviens vaguement d’un temps où j’existais. »
Jean Pellegrin

Elle pointa le bout du pied afin d’évaluer la température de l’eau, descendit une à une les marches de l’échelle en grimaçant, avant de laisser l’eau enserrer son ventre comme un écrou froid et rigide. Elle avait franchi la première étape : l’arrivée sous une fine pluie, l’odeur immédiatement entêtante du chlore, le panier branlant sous ses lourds habits d’hiver, la pose critique du bonnet dont le plastique martyrise les petits cheveux et l’harmonie du visage, puis les premiers pas sur cette surface carrelée d’un blanc glissant et douteux, à priori. Un vrai parcours du combattant qu’il lui faudrait répéter chaque semaine. C’était en tout cas l’objectif qu’elle s’était fixé lorsqu’elle avait compris que son corps lui appartenait à nouveau.
Elle fut saisie lorsqu’elle plongea le buste dans l’eau bleue, mais elle laissa son corps s’allonger et progresser sous la surface moirée. À chaque brasse, il lui semblait que sa poitrine imprimait en douceur une voie nouvelle, s’ébaudissant, libre de toutes les entraves- regards, palpations, rayons- qui avaient transformé ces derniers mois en douloureuse et monotone traversée. Les couloirs de l’hôpital Tenon s’éloignaient à mesure que ses muscles s’étiraient dans l’eau chlorée, y traçant des sillons élégants, qu’elle prolongeait de ses beaux membres lustrés, énergiques, enfin. Elle venait d’avoir 51 ans. Ce n’était pas qu’elle se trouvait vieille, non, plutôt que la mort lui avait sauté à la gorge un matin de printemps, lorsqu’en ajustant son soutien gorge, elle avait senti rouler une petite boule sous son sein droit, une petite boule toute dure sous le pouce.
Quelques longueurs plus tard, alors qu’elle soufflait au bord du bassin, elle porta son attention sur un couple enlacé sous le plot numéro 3. Quelque chose clochait dans l’allure générale de ce couple, quelque chose qui attirait le regard, comme une forme inattendue qui surgit d’un paysage à première vue harmonieux. La jeune femme, très menue, très brune, frôlait le buste livide et un peu flasque d’un homme d’une soixantaine d’années. Tous deux se souriaient à pleines dents sous leurs bonnets ridicules. La femme de 51 ans, qui quelques minutes plus tôt envisageait de plonger afin d’entamer une dernière série de longueurs, à présent n’osait plus sortir de l’eau. En haut de l’échelle, elle retrouverait la mollesse de ses chairs, les veines apparentes, filaments bleu-vert sous la peau trop fine, trop blanche, les marques violacées qui striaient le haut de ses cuisses. Et puis une douleur en creux à la place du sein droit. Si le regard de l’homme, qui aurait pu être le sien, se posait sur elle, alors il verrait à quoi il échappait dans les bras de cette fille de 30 ans.
Elle songea au regard éteint de son mari lorsqu’elle se couchait à ses côtés le soir. Elle en concevait de l’amertume et même parfois de la colère. Elle se retournait, attendait qu’il éteigne la lumière, l’embrasse sur l’épaule et s’endorme. Alors elle pouvait pleurer en silence.
Une seule fois, elle avait osé aborder le sujet avec lui. C’était après un dîner chez un couple d’amis. Ils étaient rentrés en taxi, anesthésiés par l’alcool, le chauffage et les témoignages d’auditeurs que le type écoutait en sourdine. Quand ils s’étaient retrouvés dans l’appartement, elle avait proposé un thé vert, mais lui, avait opté pour un dernier verre, de la vodka glacée. Elle l’avait suivi. Alors qu’il s’était installé dans un silence résolu, elle avait cherché désespérément le premier mot d’une discussion qui aurait pu les rapprocher.
_ Te rappelles-tu comme c’était avant, quand on rentrait tard le soir ; on faisait le « débriefing » de la soirée, on s’amusait des paroles et des attitudes des uns et des autres. On était heureux d’être de retour chez nous, de retrouver les enfants endormis et…
Il l’avait coupée :
_ C’est mauvais signe quand on éprouve le besoin de parler du passé. On devrait se contenter de vivre l’instant présent le mieux possible.
_ Mais justement, nous ne vivons plus vraiment d’instants, avait-elle insisté.
_ S’il te plaît, évite de compliquer les choses. C’est difficile pour nous deux depuis quelque temps. Mais rien de catastrophique, rien d’irrémédiable, si ?
Elle avait pensé que si, un sein en moins, c’était irrémédiable.
Il avait ramassé les verres, les avait mis dans l’évier. En passant derrière elle, il aurait pu poser les mains sur ses épaules, les presser tendrement et l’embrasser dans le cou, laisser ses mains descendre le long du buste. Comme avant. Mais il ne l’avait pas même effleurée.
Elle ne voyait plus les deux tourtereaux. Elle sortit résolument de l’eau et grimpa sur le plongeoir. Elle dominait le bassin. Elle les vit au loin, leurs petites têtes flottant au milieu d’autres bonnets. À ses pieds, l’eau dansait, lointaine, enchanteresse. Un léger vertige la saisit mais elle sauta quand même et ce fut délicieux, cette sensation au creux du ventre, l’immersion brutale dans ce monde flottant éclairé par la chaude lumière des hublots. Elle traversa sous l’eau et d’un trait les 33 mètres qui la séparaient du petit bain, revenant d’un bond à la surface, tout près du couple. La jeune femme avait les lèvres bleues et les poils de ses bras fins se dressaient sur une peau blafarde. L’homme avait de l’eau jusqu’aux oreilles et semblait évaluer avec une certaine inquiétude la distance qui le séparait des douches pour hommes. Ils se tenaient côte à côte, se touchant à peine, se regardant beaucoup, cherchant visiblement à apprivoiser le corps de l’autre, et peut-être aussi le leur.
La femme les contourna. Elle prit appui sur ses bras pour s’asseoir sur le bord du bassin. Elle enleva son bonnet, torsada ses cheveux. Ses pieds battaient doucement  la densité de l’eau. Elle retrouvait progressivement une respiration lente et profonde.

 

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