Le royaume d’A – extrait –

Sophie,

J’ai dû ce matin arriver en retard à l’hôpital.

Empruntant comme d’habitude la route qui passe devant l’usine Renault, des manifestants ont entravé mon passage. J’avais mal dormi – des rêves que je qualifie de prémonitoires m’assénant des images récurrentes de dénuement morbide, flaques tardant à s’évaporer parmi les décombres de tôle, bois et corps gonflés par les eaux bourbeuses. Aussi, les métallurgistes distribuant des tracts à huit heures me semblaient-ils irréels quoique corpulents. La lecture de leurs banderoles me rappela mes marches adolescentes à travers la ville quand, me sentant incompris une ultime fois au domicile familial, je prenais mes livres sous le bras et rejoignait la bibliothèque que l’usine où travaillait mon père avait mise à disposition de ses ouvriers. Nous étions dans les années soixante dix, Sophie, peux-tu imaginer ?

Tu étais encore une enfant tandis que j’étais déjà fort d’une expérience politique et sexuelle, les événements sociaux de l’époque  me conférant une liberté soudaine, une historique aubaine.

Ce matin je souhaitais m’arrêter afin de témoigner, tout en m’acheminant comme malgré moi vers Ferté, vers l’hôpital dit des Oiseaux.

Sophie, faut-il encore que je poursuive ?

Le travail quotidiennement recommencé du passage dans les chambres, Mr Humbert la chemise retroussée, Mme Rochard dont les piaillements ne cessent jamais, épuisant tant malades que soignants ; les séries américaines en sourdine comme les jacassements des perruches, sentinelles face au poste de télévision.

             Mais dois-je te dire encore Sophie,

J’arrive dans la chambre où S. est alitée. Elle ne va pas fort aujourd’hui, son bulletin de santé énonce qu’elle a dormi toute la journée précédente. Il n’y a rien à faire, je change doucement les draps et la vieille squaw est toujours assoupie.

Je te regardais dormir, Sophie. Une bulle se formait entre tes lèvres et expirait ton souffle chaud de nos amours nocturnes. Ma belle que je n’osais éveiller, ma belle dont je soulevais le drap, approchant timidement une main que je souhaitais délicate mais dont je pressentais toute une violence contenue.

 

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Auteur : Les ateliers de traverse

Ateliers d'écriture: textes, animations, événements, publications Les Ateliers de traverse sont présents dans la région parisienne, en Normandie et dans le Languedoc Roussillon

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