Jeanne / opus 2

    Tropisme

Jeanne se concentra sur les arêtes qui bordaient l’assiette de son voisin.
Une, deux, trois, quatre- c’est dégueulasse, les filaments de chair mâchouillée restés accrochés – quatre, cinq, merde, cinq, six… La façon qu’il avait eu de dire – elle – en fin de phrase. Comment c’était déjà ? « Elle réussira, elle ». Pas « elle réussira » mais bien « elle réussira, elle ». Jeanne sentit ses yeux picoter. Plus d’arêtes à compter, débarrassée la table voisine. L’homme a pris la main de la femme. Dix doigts en tout. Je compte trois doigts – c’est dur à dire trois doigts- bagués, comme des pigeons. Message, mauvais présage. Elle, elle réussira. Non, elle réussira, elle. Doublement du sujet. Pronom personnel tonique. Par opposition au pronom personnel atone. Je suis atone. Tu me rends atone. Ta bouche, ta bouche pulpeuse comme celle d’une femme, ta bouche ferme-la, ta gueule ! Et ces gros bouts de viande qu’il s’avale, ça le met en appétit de balancer des vacheries. « Ça vous a plu ? ». C’est le serveur. Oui. Sourire en cœur. Ça me plaît à moi de savoir qu’elle va réussir sa vie, elle. Parce qu’elle a ce petit truc en plus, tu vois. Non, décidément elle ne voyait pas Jeanne, elle ne voyait l’autre et la salle qu’à travers ses larmes. Il lui tendit la serviette en papier. Le visage écarlate et mouillé de Jeanne dans la serviette graisseuse. Y’a de la moutarde dans la sauce béarnaise ? C’est ça qui pique alors, en plus du reste, j’veux dire. À côté ça s’accélère. Monsieur rentre madame. Ne pas leur ressembler. Je veux être une princesse. Traitée comme une princesse. Je veux réussir ma vie, moi. Pronom personnel tonique. Un jean  tonique. « Allons boire un cocktail, tu sais Au Bal Perdu, en terrasse, on sera bien. Ça me remontera. » T’es folle de te mettre dans des états pareils, qu’est-ce qu’il y a encore, qu’est-ce que j’ai dit ?  Il lui demandera en chemin. Fatiguée d’avance, elle. Il ne comprendrait pas de toute façon. Il hausserait les épaules. Il ne comprendrait pas qu’un simple mot, un petit mot, quoi ? un son, vienne lui alourdir le cœur à ce point-là. Impossible d’effacer ce son /L/, deux L et deux E, quatre lettres de trop.

 

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Auteur : Les ateliers de traverse

Ateliers d'écriture: textes, animations, événements, publications Les Ateliers de traverse sont présents dans la région parisienne, en Normandie et dans le Languedoc Roussillon

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