J’aime/Je n’aime pas

J’aime

Les levers de soleil, quand il est très tôt, que j’ai la route pour moi, que je sais où je vais.
Manger un œuf coque.
Les mots qui lubrifient, les mots transitionnels, les mots pour repasser du fond à la surface.
Les caractères d’imprimerie en bois, le M en particulier.
Des draps frais, être allongée sur le dos, lever les doigts dans la lumière, tracer un mot invisible.
Ce boursouflement qu’on a dans la poitrine quand on reconnaît quelqu’un sur un quai de gare. L’impression de n’avoir vécu que pour ce moment-là. L’envie de mourir juste après.
Les yeux d’Anne, bouillants. Une pierre de lave.
Les mots pour porter l’émotion, les mots pour m’en extraire, ceux qui trépignent pour s’aligner dans ma tête…la partition des mots dans ma tête.
Les sas, les sas physiques, les sas mentaux, comme parcourir une distance, longer un couloir, traverser un pont, écrire sans savoir ce qu’on va trouver au bout, ne rien faire.
Marcher dans mes quetchua. M’interroger sur le nom des plantes. Attendre un peu avant de boire à la gourde.
Les livres, leur peau, leur odeur. Les conserver. Les voir jaunir. En acheter plein avant de partir. Être fidèle à un auteur.
Regarder les gens dans les yeux. Regarder tout court.
Chercher du sens, donner du sens, trouver du sens. Me retourner comme un gant, voir ce qu’il y a dedans.
Quand il y a contact.
Les mots forts : complicité, authenticité, enthousiasme, créativité, fidélité, engagement, projet.
Le tir à la flèche. L’arc du corps.
Quand on me fait confiance. Quand on me choisit. Quand on m’encourage.
Paresser au lit avec les « Personnages désespérés » de Paula Fox et écouter les Fous du Roi en même temps…
Les bars où j’écris, le soir, avec une salade pour pas dépasser mon forfait.
Classer, emmagasiner, mettre au propre, donner une nouvelle forme, synthétiser, intégrer, digérer. Quand les pochettes sont neuves.
Monter sur les épaules de papa, quand j’étais petite.
Les angles de vue, l’avocat du diable, pas la niqueuse de soirée mais presque.
Les bars où j’attends avec ma valise.
La cour de chez nounou – le verger de chez nounou.
Faire ma petit mise en scène, et après, à la pause, entendre quelqu’un me dire « Vous avez fait du théâtre, ça se voit. ».
Prendre, dans mes bras, dans ma bouche, dans mes mains.
Le puit de l’école.
Les oranges d’Abidjan, marché du Plateau.
Toucher.
Le quartier des tanneurs à Fez.
Être prise, dans des bras, dans une bouche, dans des mains.
Les femmes blanches d’El Golea.
Être touchée.
Les femmes bleues de Gardaïa.
Emue, remuée, submergée, bouleversée, anéantie, ramenée, relevée, épicée, stimulée, grisée.
Quand je suis la pointe d’une aiguille.
L’unité.
Quand les amours adolescentes brûlent sous la lune.
Des nuits ardentes.
Rechercher dans un tiroir.
La mort quand elle est douce.
Les plantes aromatiques
Les Manifestes de Gloire.
La peau pour agripper, la peau pour limiter, la peau pour exploser, distendre, se ramasser.
L’odeur du cigare sur le daim de papa.
La peau de mon enfant qui recouvre mes songes.
Le vieux puits.
La justesse des échanges. Les réajustements, les courbes de niveaux.
L’affrontement. Les composants électriques. La résonance des cuivres dans l’arène.
Le cheval et son cavalier sur la petite route de San Lorenzo.
Quand celui qui m’aime, m’aime. Qu’il n’y a pas à demander.
Les pierres. Les cailloux.
L’ambivalence. L’eau qui s’écoule.
L’énergie de mon amie.
Les tâtonnements, les sondées, les premières fois.
Sculpter le vif du sujet, faire le tour d’une idée, l’achever, conclure. Ne jamais lâcher le morceau.
L’odeur de l’ail qui rissole dans la poêle. Poser le plat sur la table quand tout le monde a faim.
Tes yeux quand tu veux faire l’amour.
Les mobylettes, nos tee-shirts blancs, la poussière du Capadocce.
Quand tu ne vois pas que je te vois.
Les galets blancs sur ma peau bronzée.
Quand j’étais jeune.
Quand tu fais ton p’tit mec.
Ou quand tu ramasses les escargots, la nuit.

Je n’aime pas

Les crépuscules à Saint-Michel, les meubles rustiques, le silence autour du scrabble. Raconter, un début, un milieu, une fin.
Faire dégouliner le jaune sur la coquille.
Les mots tatasses, les mots qui enlisent, les mots comme des préservatifs souillés.
Le e collé.
Sauter d’un mur.
Quand le drap du dessous est débordé, quand le drap du dessous est mouillé.
Ce grand trou dans la poitrine – 20h 29 – cette habitude dans la poitrine. Quand tu reviens pour personne.
La poubelle quand Anne a vomi.
Les mots qui t’allongent direct – pas pour une foutue partie de plaisir !
Les trucs bouchés, comme les éviers, les canalisations de chiotte, la compréhension, la vue.
Faire la promenade des Anglais dans mes chaussures de Madame Tournier.
Les pétasses qui s’appellent Fanny.
Les pétards dans le cul des rats.
Quand la gourde est vide parce que j’aurais dû en prendre avant, de l’eau, et que je n’ai pas voulu.
Les Poche. Quand on corne les pages. Les livres de la bibliothèque, avec des annotations.
Les lettres roses de Martial.
La véronique, noire, avec la raie des fesses pleine de merde. Les yeux qui fuient quand on les cherche.
Les migraines ophtalmiques, les pyelo-néphrites, les examens rectaux.
Quand ça n’intéresse personne. Qu’un ange passe. Qu’on entend le bruit les cuillères à soupe.
Rater une poignée de main.
La société-bracelet, le code d’Hamourabi, l’idée que la pression du groupe peut nous amener à trahir nos valeurs. Les mots de petite couille : faut pas être trop gentil, faut pas trop y croire.
Le tir armé. La cellulite, les peintures de Bottero, Quand c’était treillis, chasseur alpin.
Les femmes obèses dans le hammam. Les piailleries.
Quand on me demande des comptes sur ce que je n’ai pas fait.
Quand je me fais cogner.
Ne pas pouvoir remonter, ne pas pouvoir remonter. Entendre le réveil qui sonne.
Les relations pêt-de-nonne, qui vous lâchent sans prévenir. Ceux qui disent que c’est pour bon pour toi.
Ëtre allongée comme une momie, dans un petit hôtel de Province, dans un petit lit de merde. Parce que la couverture est trop fine, qu’il n’y pas d’oreiller, que la télé est pourrave.
Mettre des feuilles dans des pochettes plastique, trimballer mes classeurs du garage à la maison et de la maison au garage.
Marcher dans mes chaussures orthopédiques quand j’étais petite, que j’avais les oreilles trop grandes.
Quand on comprend rien à ce que je dis, qu’on me traite de chieuse.
Les bars où j’attends depuis deux heures, avec ma valise, quand je viens de me taper le Caen-Strasbourg-Strasbourg.-Paris.
Les yeux terribles de l’arrière arrière grand-mère et de l’arrière arrière grand-père, dans la mansarde, Place de la Poterie.
Quand je rêve que tout le monde s’en va, qu’ils quittent la salle, les uns après les autres et que je continue de parler quand même.
Quand mon corps est tout raide ou sec ou minuscule ou fragile ou trop mou.
Qu’ils ont coupé les châtaigniers, étalé le goudron.
Quand le corps de l’autre est tout raide ou sec ou minuscule ou fragile ou trop mou.
Qu’ils l’ont emmené dans la fourgonnette, à coups de matraque sur le bout des doigts et sur la plante des pieds, et qu’il a disparu, marché de Treicheville, à Abidjan.
Quand je pue de la gueule, que tu pues de la gueule.
Quand mes mains saignent à cause du froid. Le bois sec qu’il faut aller chercher.
Les yeux du rat. Mes chaussons écossais.
Quand y a rien.
Quand y a rien.
Quand y a rien.
Les enfonceurs de clous à Stutgartt.
Les gars avec des gourmettes en or et des colliers à grosse chaîne.
La dispersion. Moléculaire par exemple. Celle des gens qui fuient un territoire, de ceux qui sautent des tours lourdement, de ceux qui pourrissent dans les services de long séjour.
La pisse de souris.
La mort attachée, famélique, celle qui bave, qui n’a qu’un drap pour se réchauffer et de la bouillie dans une cuillère en plastique.
Les propagandes l’air de rien, les lois anti-tabac, anti-crise, anti-trou, anti-ceux qui creusent le trou.
Les restes de pain moisi sous cellophane.
Quand maman se plaint de son estomac. Quand elle tricote avec ses doigts. Quand elle tricote avec ses lèvres.
Quand y a rien. Que c’est la même chose.
Les trucs où y a plusieurs niveaux. Avec des double-fonds. La trahison. Les gens qui piquent par lâcheté ou par faiblesse. Les gens qui boivent le sang.
Les collections de petites bouteilles de parfum.
Me faire bousculer. Jamais entendre « Pardon ». Toujours entendre « Toujours, tu… Jamais tu…».
Le scorpion sur le mur.
Les criquets géants de Croatie, sur les pylônes électriques de la crique de Tula.
Les décharges.
Vieillir.
Les vers de peau.
Me répéter.
Quand les escargots bavent dans le bocal.
Quand j’ai les cheveux gras.
Quand il y a plus grand chose, ce qui est pire que rien.
Quand j’étais jeune, la nuit, et que je ne dormais pas.

 

 

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