Mademoiselle Barnabé- grands pieds longues nattes

Cric, crac, ah quel malheur, ma petite sœur est tombée dans le beurre !
Elle s’est pris les pieds dans ses nattes, alors qu’elle dansait de bonheur. De bonheur ? Eh bien oui, car figurez-vous que ma sœur est devenue Princesse du jour au lendemain. Personne ne s’y attendait, et surtout pas elle. Oui car ma sœur, c’est Mademoiselle Barnabé aux grands pieds et aux longues nattes blondes. Un blond brillant et doux comme une motte de beurre.  Il faut aussi que je vous dise que ma petite sœur, dès son plus jeune âge, se posait des tas de questions. Elle n’avait pas un an qu’elle étonnait déjà son monde avec sa petite bouche en rond d’où sortaient des « ah ! » et des « oh ! ». Plus tard elle passait ses journées à enrouler ses nattes autour de ses doigts, tout en tournant et retournant dans sa tête mille et une questions .
Et comme ses pieds avaient grandi plus vite que le reste, elle trébuchait sans cesse sur ces questions et sur des tas d’autres obstacles : ses nattes bien- sûr mais aussi les caisses à jouets, les tabourets, les noix tombées de l’arbre qu’avait planté notre arrière-grand-père Barnabé, avant de disparaître du jour au lendemain, laissant notre arrière-grand-mère élever leurs sept enfants. Enfin, c’est pour toutes ces raisons que ma petite sœur fut surnommée      «  Mademoiselle Barnabé grands pieds longues nattes »
Mais ce qui avait fasciné toute la famille ne tarda pas à agacer tout le monde, et dès sa première année d’école,  ma petite sœur fut mise à l’écart des jeux par les autres enfants.  Car il fallait l’entendre buter sur chaque mot, chercher le bon, corriger le mauvais- bref on finissait par avoir envie de lui tirer les cheveux et de lui marcher sur les pieds. Elle s’enfuyait alors, les joues en feu, comme deux belles tomates bien mures. En parlant de légumes, Mademoiselle Barnabé, mise en quarantaine, avait développé de nombreux dons : l’un d’eux consistait à faire pousser de magnifiques fruits et légumes, qu’elle lustrait à l’aide de ses douces nattes. Les couleurs en étaient chatoyantes et la terre qui les avait portés, tournée et retournée grâce à ses grands pieds, semblait incomparablement fertile.
Ecoutez donc à présent, comment Mademoiselle Barnabé aux grands pieds et aux longues nattes devînt une Princesse comblée.
Un jour qu’elle parcourait la lande marécageuse, elle vit passer au loin deux cavaliers. D’un regard elle figea leur galop. C’était un autre des dons qu’elle avait développés lorsqu’elle s’était retrouvée seule. Elle s’approcha sans se presser. L’un des deux cavaliers portait barbe et cheveux blancs et  avait l’air d’un sage. L’autre, qui se tenait droit et fier sur son destrier, avait l’air plus polisson avec sa figure des plus agréables et son corps parfaitement moulé dans sa tunique couleur argent. La jeune fille décida de rompre l’enchantement afin de faire plus ample connaissance.  Le plus jeune posa alors sur elle un regard si doux qu’elle se mit à parler sans trébucher :
_ Beau cavalier, dis- moi qui tu es et quel est ton désir le plus ardent ! Moi, Mademoiselle Barnabé aux  pouvoirs alambiqués, je l’exaucerai.
_ Eh bien, demoiselle, vous parlez fort bien et je vais vous dire la vérité.
Tandis que le puîné fronçait ses blancs sourcils, le jeune garçon se pencha vers Mademoiselle Barnabé et lui glissa à l’oreille :
Je désire depuis plusieurs mois m’allonger dans les draps de mon père le Roi, aux côtés de la jeune  dame qu’il a prise pour femme il y a un an cette nuit.
Mademoiselle Barnabé cacha sa déception devant un  désir si bête.
_ Très bien, alors écoute  mes recommandations et obéis sans faillir: tu devras d’abord trouver trois graines d’une tomate jubilée que tu placeras  dans le creux de ta main droite lorsque tu passeras les portes du Château de ton père, ce soir, au douzième coup  de minuit. Va directement dans la chambre du Roi, la dame t’y attendra. C’est alors que tu devras prouver la pureté de ton esprit.
Et sur ces mots, Mademoiselle Barnabé aux grands pieds et aux longues nattes donna une claque sur les flancs du beau destrier qui partit au galop.
Celui qui avait la barbe et les cheveux blancs rejoignit à fond de train le jeune fou et se proposa de le conduire vers un petit jardinet qui jouxtait une mare. Nul ne savait qui cultivait ce lopin de terre mais certains murmuraient le nom de ma petite sœur. Personne n’osait goûter à ces fruits et légumes car ils avaient la beauté du diable. Qui sait ce que cette nigaude  avait manigancé pour obtenir un tel résultat !
Arrivés devant les plants de tomates, les deux hommes constatèrent qu’il ne restait  plus que les tiges. Soudain un croassement les fit se retourner vers la mare. Non loin du bord, un énorme crapaud noir et visqueux les fixait de ses deux yeux furibonds.
_ Que faites-vous là à traîner autour de ce jardin de malheur ?
Le vieux cavalier s’avança une main sur le fourreau de son épée :
_ Sais-tu où nous pourrions trouver trois graines d’une tomate jubilée ?
À ces mots le crapaud cracha des litres d’eau vaseuse, il hoquetait de rage :
_ C’est encore cette peste de Mademoiselle Barnabé qui vous envoie ! Sachez qu’elle est honnie par ici. Une rencontre avec elle ne présage jamais rien de bon. Et comme pour prouver ses dires, il goba le puîné, l’avala d’un coup de langue, et disparut dans la vase, non sans avoir auparavant recraché trois graines qui vinrent frapper le front du jeune homme.
Ainsi, ce dernier se présenta aux portes du château du Roi son père au douzième coup de minuit, les trois graines au creux de la main droite. Il se dirigea vers la lourde porte en bois de la chambre qui s’ouvrit comme par magie. À l’intérieur, un lit à baldaquin majestueux, un drapé d’une blancheur accentuée par les rayons d’une lune pleine, des dorures aux dessins délicats, et une forme gracieuse. Le Prince s’approcha en tremblant, délicatement il souleva le tissu précieux et que découvrit-il ?…Mademoiselle Barnabé aux grands pieds et aux longues nattes.
Je ne sais si le Prince avait l’esprit pur mais ce que je sais c’est que ma sœur devint Princesse cette nuit-là et neuf mois plus tard elle donna naissance à des triplets aux joues rondes et rouges comme des tomates. On disait d’eux qu’ils avaient de l’esprit et qu’ils étaient curieux.
Ma petite sœur peut dormir sur ses deux nattes à présent.
Voilà, mon conte est terminé.

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