Au seuil

C’est peut-être la seule au monde
Dont le cœur au mien répondrait,
Qui venant dans ma nuit profonde
D’un seul regard l’éclaircirait !
« Une allée du Luxembourg » G. de Nerval

Il arriva un jour de Printemps. Une frêle silhouette passant sous les charmes qui encadraient la grille.
Il entrait au domaine de Bois- Guilbert comme apprenti jardinier. La veille au dîner, Sarah avait posé mille et une questions sur le nouveau venu et depuis le matin, elle le guettait. Elle prévoyait déjà de le guider dans ce jardin qu’elle aimait tant et qu’il aurait à entretenir. Ses parents l’avaient pourtant prévenue : le garçon serait un employé, non un compagnon de jeux. Mais Sarah avait entendu ses grands frères s’étonner qu’un garçon de 15 ans soit engagé comme apprenti alors qu’eux, plus âgés, étudiaient encore.
Elle était occupée à arroser les géraniums dans la verrière lorsqu’elle entendit Samy aboyer. En un éclair elle fut sur le perron, les joues rouges d’excitation.
La luminosité intense en cette fin de matinée l’empêchait de distinguer les traits de celui qui avançait dans l’allée. Il s’arrêta à mi- chemin. Il semblait regarder vers le fond du jardin. Son regard retenu par les formes figées ? Entre les hêtres et les bouleaux, mes sculptures donnaient corps à un peuple d’âmes au tourment figé dans la pierre et le métal.
J’étais sur le seuil de mon atelier et je me souviens avoir mémorisé l’image de ces deux corps en devenir, comme on dépose, enfant, un trésor dans une boîte à secrets. La voix de Sarah me parvenait, musicale :
_ Bonjour ! C’est toi Mathias, n’est-ce pas ? Tu es notre nouveau jardinier.
Ce n’était pas une question mais un constat ravi. Il était à son goût, décidément oui.
_ Bonjour. Et toi qui es-tu ? demanda le garçon en s’approchant lentement.
Il avait repoussé la mèche blond cuivré qui cachait ses yeux clairs, d’un mouvement de tête un peu brusque, de la timidité peut-être.
_  Je m’appelle Sarah. Je suis la fille du Comte et de la Comtesse de Bois- Guilbert. C’est moi qui vais te faire visiter notre domaine, si tu veux bien.
Elle avait déjà pris sa main et l’entraînait dans l’herbe scintillante du matin. Il se laissa emmener, le buste un peu en retrait, cependant.
Puis, s’enhardissant, il lui avait posé des questions sur ce qu’il découvrait : il avait ignoré mes sculptures les plus audacieuses- femmes inclinées et offertes, couples enlacés. Il s’était en revanche arrêté devant celles de la mère et de son enfant mort- c’est triste avait-il simplement dit. Sarah avait déjà poussé la porte de la chapelle. Elle lui tenait toujours la main. Ils avançaient dans le silence sacré de ce lien nouveau.
Au loin quelqu’un appelait.

Et puis Sarah commença à s’ennuyer avec les autres enfants. Elle ne sautait plus de joie lorsque ses parents lui annonçaient la visite d’un cousin ou d’une cousine. Son visage se renfrognait dès qu’il fallait rejoindre la salle d’étude et suivre l’enseignement de Monsieur Sorel, en compagnie de ses frères. Dès qu’elle en avait l’occasion, Sarah rejoignait Mathias dans le jardin, et lorsqu’il était déjà rentré chez sa mère, elle s’enfermait dans sa chambre. Qu’elle avait réaménagée : les livres d’Art et de Poésie, les bouquets de fleurs fraîches que lui composait Mathias, avaient remplacé les jeux et les poupées. De mon atelier, j’observais ces deux gamins occupés à soigner les arbustes et les fleurs écloses, à retourner la terre, à planter les pousses qui orneraient le jardin des sculptures durant tout l’été. En sueur, débraillés, ils travaillaient, discutaient, riaient, se chamaillaient parfois, et moi je les contemplais, admiratif, envieux de leur vitalité et de leur amour naissant. Car ils s’aimaient, cela était certain. Je n’étais pas le seul à l’avoir remarqué. Ma sœur, la mère de Sarah, m’invitait fréquemment à prendre le thé; chaque fois elle évoquait le nouvel ami de sa fille et le lien qui semblait se renforcer entre eux. Elle en concevait une certaine inquiétude, ne savait comment en parler à l’adolescente qu’était devenue sa fille en un seul printemps. Elle était bien trop jeune pour courir les champs avec un  jardinier, à peine plus  âgé qu’elle, certes, mais à 16 ans que cherchait donc un garçon auprès d’une fille aussi naïve ? Elle en avait parlé à son mari, ils avaient envisagé de donner congé au gamin, la mère comprendrait très bien, elle trouverait à le replacer dans une autre maison ; ils lui écriraient une lettre de recommandation.
Mais les yeux de Sarah ne cherchaient que ceux de Mathias et les sourires de Mathias n’étaient que pour Sarah. Tout le monde avait bien compris. Nul n’osait interrompre le cours de leur propos murmurés, ni contrarier ce qui semblait surgir de la terre aussi naturellement qu’une source.
Les deux enfants avaient-ils conscience de ce sentiment ? Peut-être. Mais ils ne parlaient pas de ce qu’ils ressentaient. Ils vivaient dans la pureté et l’intensité de ce sentiment, dans son exigence et son exclusivité. Ils venaient souvent me rendre visite, soit qu’ils aient besoin de trouver refuge lorsqu’il pleuvait, soit qu’ils aient envie de me voir travailler la terre, la résine ou le métal… Ils se tenaient par la main, avançaient très droits entre les tables recouvertes d’esquisses et de statues, touchaient précautionneusement les formes, se regardaient en silence et souriaient.
J’avais commencé une étude  représentant un couple de jeunes gens : amants ailés, pose pastor
ale, la jambe fuselée de la fille, les bras tendus de l’homme, dans un même balancement arrière.
_ Elle cherche à le retenir, murmura Sarah lorsqu’elle découvrit l’ébauche.
_ Il ne lui offre que son buste, pourquoi ? me demanda Matthias.
Je ne sus que répondre.

Quand Sarah eut 20 ans, ce fut une grande et belle fête. Elle rayonnait sous les tonnelles, avait un mot, une caresse pour chacun.
Mathias s’occupait du décor. Il avait l’air renfrogné.
Il trouva refuge dans mon atelier. Je lui montrai l’oeuvre que j’avais sculptée pour l’anniversaire de ma nièce : un homme assis, les jambes repliées entre ses bras , une femme à genoux derrière lui, l’étreignant, joue contre tempe.
_ C’est beau, dit Mathias sans me regarder.
_ Si tu veux, un jour, je peux te montrer comment je travaille. Tu auras peut-être envie de créer quelque chose, proposai-je.
_ Je veux bien, me répondit-il immédiatement, j’aimerais sculpter une femme pour l’offrir à Sarah. Mais je ne crois pas que je vais y arriver.
Je le rassurai et lui demandai comment il imaginait cette femme.
_ D’abord, elle aurait un visage très doux. Elle serait sur la pointe des pieds, les bras en couronne et le regard vers le ciel. C’est le corps qui m’embête : j’aime bien tes nus mais ça me gêne. »
Dans l’après-midi, j’offris mon cadeau.
Mathias n’était pas loin. Il taillait une haie de buis près de la verrière.
Lorsqu’elle découvrit la sculpture, elle poussa un cri de joie et m’embrassa avec transport. Mais bientôt je vis son regard changer, la joie se retira et ce fut de l’angoisse que je peux y lire. Elle regardait Mathias et Mathias la regardait. Ils ne souriaient pas.
Et puis quelqu’un tendit à Sarah un autre cadeau, elle se détourna de nous et du couple d’airain.

 

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Auteur : Les ateliers de traverse

Ateliers d'écriture: textes, animations, événements, publications Les Ateliers de traverse sont présents dans la région parisienne, en Normandie et dans le Languedoc Roussillon

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