Incipit – La chambre d’écho

***
Elle s’appelle J.

Moi, elle m’avait dit « Je m’appelle J. ».

Je n’avais pas posé de question. C’est ainsi. Je pose rarement de questions.

Une consonne pouvait la contenir si facilement.

 ***

Orléans – Limoges – La Roche.

Je parcours trait à trait les campagnes hachurées comme de mauvaises copies.

Molsheim – Souffel – Schiltigheim.

Les paysages défilent, les voyageurs détalent, gueule hagarde, pantalon froissé.

Au bout de ma ligne, Angoulême. Je regarde ma montre. Il est tard. J’attrape ma valise, mon journal, la bouteille d’eau à laquelle j’ai à peine touché. Je n’ai aucune pensée particulière pour mes compagnons de trajet. Je me sens froid et visqueux.

Hôtel Arlequin. Son enseigne bleue, sa gouttière percée, son plancher en lamellé collé avec le faux tapis persan, l’odeur des sécrétions mâles et femelles. J’ai réservé il y a trois semaines, par téléphone. 2ème étage. Chambre 22. La chambre habituelle.

Mon vague à l’âme déraille enfin, sur la couche à grosses mailles où se mêlent, intestines, canicules et canules intimes.

***

 J’avais les bras en croix, je fixais le plafond.

Ils avaient remplacé le lustre. Et les rideaux.

Une mouche bourdonnait pas loin.

Je savourais ces petits changements, assez idiot pour penser qu’ils m’étaient destinés et pas vraiment pressé de défaire mes bagages.

Je démarrais tôt le lendemain.

En voyant de la lumière sur ma droite, je n’ai pas réagi tout de suite. La porte de la salle de bains était entrebaîllée mais ce détail m’avait semblé si naturel que je n’y avais pas porté attention.

J’ai eu une sorte de sursaut mal maîtrisé, un instant de panique pure.

Il y avait quelqu’un. Je n’étais pas seul.

La lumière.

Une voix de femme.

Un murmure, plutôt.

L’eau.

L’eau bougeait.

Je me suis redressé. Mon cerveau enregistrait les éléments mais je n’y comprenais foutre rien.

J’étais venu à Angoulême pour un accompagnement méthodologique au changement. Direction des Affaires culturelles. Je démarrais le lendemain. J’avais commandé un petit déjeuner en chambre pour 7 heure 30. J’étais célibataire. La mouche était bien réelle et aucune femme ne partageait ma vie.

Les amnésiques doivent ressentir ça quand ils retrouvent la mémoire.

J’ai pensé cinq secondes à un canular, et puis juste après, je me suis dit que j’étais fou, que je ne savais plus ce que je faisais, que je perdais les pédales, que j’étais complètement paumé, que ça faisait trop longtemps que j’étais parti de chez moi, que j’avais perdu le sens des réalités. Libéré de mes liens depuis le 24 juin 1999. Un canidé sans maître. Indécrottable.

Je me sentais coupable sans trop savoir pourquoi.

Je me suis approché en silence de la salle de bain. Debout, la perspective était différente. L’espace entre le lit et la porte me semblait plus petit et la lumière avait pris une teinte orangée.

J’avais l’étrange sentiment d’être observé et je m’efforçais de paraître naturel mais la situation était absurde.

Elle était là, dans la baignoire. Elle parlait toute seule. Elle remuait l’eau avec ses doigts. Des ronds et des plats.

Je respirais trop fort. La sueur me dégoulinait sous les bras. Elle avait relevé ses cheveux. Une main puissante m’a soulevé de terre.

Elle allait me surprendre. Sa nuque était si blanche. Si blanche.

Qu’allais-je lui dire ? « J’ai entendu du bruit, je suis allé voir. » ? « Excusez-moi, vous êtes dans ma baignoire mais je ne voulais pas vous déranger » ? Il était trop tard pour manifester ma présence.

J’ai eu tellement peur qu’elle m’entende que j’ai commencé à progresser à reculons, tout doucement, jusqu’à la porte. J’ai attrapé mes sacs au passage, la clé sur la tablette. J’ai ouvert la porte en retenant mon souffle. Je l’ai refermée. Un grain de beauté. Si blanche. J’ai vu les chiffres en plastique doré collés sur la porte. Un 2 et un 1. Je me suis retourné. J’ai vu les chiffres en plastique doré collés sur la porte. J’ai regardé la clé, je l’ai introduit dans la serrure. Sa nuque comme une tige. J’ai été pris d’un fou rire nerveux. Seul, dans ma chambre, chambre 22, je pouffais en silence, les épaules secouées, comme un sale gosse.

***

 Il ne se passe rien. Ce jour-là, il ne se passe rien.

Sauf que je n’ai pas pu dormir de la nuit. Je voyais des lys blancs quand je fermais les yeux.

Et quand je les ouvrais, je voyais son cou, presque transparent, je voyais son corps tendu comme un javelot.

J’avais reçu sa flèche de façon détournée mais l’impact était bien réel.

Tout au long de cette interminable journée, je l’ai caressée de mes mains virtuelles, j’ai plié des matières végétales, j’ai tordu des tiges de métal aussi flexibles que du caoutchouc. Puis la nuit est venue.

Je l’ai croisée le lendemain dans le hall de l’hôtel. Elle portait un tailleur noir sur une jupe cintrée.

Elle m’a traversé. Une fois. Deux fois.

Je suis resté planté là, la serviette écrasée contre la poitrine. Les jointures de mes doigts me faisaient mal.

La lame de sa cheville a frôlé de justesse le battant pneumatique du sas d’entrée. Et puis, dans l’angle du couloir, une fibrillation de la moquette après son passage. Si blanche. Si blanche.

Plus tard, je l’ai retrouvée. Elle s’était assise à l’écart sous la pergola de l’hôtel. Il faisait doux. C’était le printemps. Elle avait l’air de s’ennuyer. Elle avait l’air absente comme si elle était restée tout ce temps dans son bain, plus dénudée encore. Ses doigts, son corps, ses lèvres.

Pourtant le décor semblait avoir été crée tout exprès pour elle. Un soleil de fin d’après-midi embrasait ses cheveux. Par contraste, je pensai aux cheveux brosse de mon père, la cloche et l’eau qui s’évapore du goudron, l’été.

J’avais emporté mes notes avec moi. J’ai fait mine de chercher quelqu’un.

J’étais prêt à rebrousser chemin quand elle m’a appelé.

– « Je m’appelle J. Je crois que nous nous sommes déjà rencontrés. »

Je n’ai pas répondu. Je l’ai laissée parler. Je ne pouvais rien faire d’autre.

***

 Ce jour-là, J. s’est installée dans ma vie, dans mes horaires, dans mon mic-mac ferroviaire.

Ce jour-là, J. et moi sommes devenus des visiteurs.

Nos langues étaient claires, le temps élastique et la chair obscure car la nuit tombait rapidement en avril.

L’ombre des marronniers descendait de l’église Saint-Roch, menaçant la zone de lumière où nous nous tenions. Je n’avais pas dit grand chose. Je l’écoutais et je me sentais bien, quoiqu’un peu anxieux, je dois l’avouer.

Nous nous sommes levés en même temps.

Les ténèbres ont englouti les chaises que nous venions de déserter.

Nous nous sommes frôlés.

J’ai ramassé mes notes maladroitement. Elle a laissé tomber ses cigarettes.

Elle s’est dirigée vers la réception pour réclamer sa clé. J’ai demandé deux bières et un reçu. Elle a précisé qu’elle ne voulait pas être dérangée avant 11 heures, le lendemain.

 ***

 Après, je ne sais plus. Nous avons fait l’amour.

Je l’ai suivie, je crois.

Elle me tenait la main, dans l’ascenseur.

Nous ne nous sommes pas regardés une seule fois.

Dans le couloir aussi.

Jusqu’à sa porte.

Chambre 21.

Là, je l’ai prise dans mes bras et je l’ai déposée sur le lit.

A moins que ce ne soit elle.

Nos vêtements n’étaient pas éparpillés un peu partout. Nous n’étions pas nus. Nous étions l’un dans l’autre, comme ligotés et nous ne parlions plus, je crois, sur sa bouche enflammée, et la mienne, chambre 21.

Je me suis attardé sur le grain de sa peau, effeuillant les couches supérieures, tissu, derme, épiderme, oubliant en chemin qui j’étais, où j’étais et ce que je venais y faire. J’ai découvert son épaule.

A moins que ce ne soit elle.

L’épaule de J.

Une fusée éclairante, une balle traçante à trajectoire directe que je me prends en pleine gueule, sonné.

L’attache est fine. Le cou, hors de prix.

Je chine au petit bonheur dans ce luxe d’orfèvrerie, l’ourlet de son oreille, l’aile de son nez, l’arc de la joue.

Je prends. Je ne demande pas.

A moins que ce ne soit elle.

Dévoilant la médiane, puis les latérales…

Mes gestes sont-ils doux ?

Naissance des seins.

Fièvre.

Tant de bonheur contenu en si peu de choses.

Tant de vélocité à les soutenir. Avec sa peau, avec son odeur.

Encore, je vois les lys. Toujours je vois les lys, courbés pour un long voyage.

Cette femme que je ne connaissais pas.

Fièvre de ce qu’elle murmure et que je n’entends pas.

Entre nos deux bouches.

Fièvre. Qui nous empêtre avec délices dans un habit brûlant.

Nous l’avons élargi, nous l’avons distendu, nous l’avons cogné.

Entre nos deux bouches, comme des braises.

A moins que ce ne soit elle.

Je ne sais plus.

Nous avons fait l’amour.

En soi, ce fait n’a rien d’exceptionnel.

Je l’ai regardée dormir. Nous étions un vieux couple. Un vieux couple de 12 heures.

Les draps sont froids après l’amour et la solitude terrible pour celui qui ne dort pas.

Toutes sortes de pensées vous viennent.

Vous vous mettez à chialler pour un rien. En même temps, vous vous sentez serein, vous pataugez dans le bonheur, vous éclaboussez, même. L’instant d’après, vous doutez de tout, particulièrement de vous-même.

Alors vous la regardez dormir.

Cette femme.

Elle a déplié un genou.

Nous nous sommes frôlés.

A 6 heures quinze, j’ai regagné ma chambre. J’étais léger.

Je sentais bien que quelque chose était en train de se produire mais je m’interdisais d’y penser.

 ***

A 6 heures vingt-cinq, je n’en pouvais déjà plus.

Je me suis regardé dans la glace sans rien y trouver d’intéressant.

Je me suis rasé.

J’avais d’autres chats à fouetter.

Cette femme.

Une fois habillé, lavé, rasé, j’avais l’air d’un con avec ma mallette.

Mon pantalon était un tantinet trop court.

Les chats qu’il faut fouetter. Le changement qu’il faut impulser par tout petits paliers. La crème des crèmes. Les affaires culturelles.

Je me sentais tellement décalé.

A 6 heures trente-cinq, j’avais retiré ma chemise pour enfiler un polo décontracté, ne désirant rien d’autre que la peau de cette femme.

Son enveloppement. Son déroulement.

Rien d’autre.

A 6 heures trente-sept, j’étais devant sa porte.

Pour nous extraire, pour nous emboîter.

Rien d’autre.

Pour que sa nuque fragile plie sous mes doigts. Que les nudités soient lentes.

Pour révéler la nudité du désir, d’abord.

Son épaule était abandonnée sur le côté comme un voilier sur sa cale…

Son corps s’est déplié comme un ressort, son bas-ventre a dérivé.

Je vais t’enfreindre, je vais y planter mon désir nu, ton corps… J’enfonce le clou dans la chair blanche…c’est comme un droit de passage, une autorisation à quitter le territoire. J’ai les yeux grands ouverts.

Terriblement ouverts.

Cristaux liquides. 7 heures 19.

Je me suis accroché à ses hanches. Son grain de peau me rendait fou.

Son bassin s’est incurvé m’invitant à changer d’aiguillage. Je l’ai suivie, belle et brutale. Je l’aurais suivie n’importe où.

Elle s’est blottie contre moi pour cacher son trouble mais sa peau, comme une vague, me retourne.

J’ai chaud et froid en même temps.

Elle me demande si je pense à quelque chose, plaquant l’oreiller sur sa tête comme si la réponse était cachée là .

Je n’ai pas répondu.

Je voulais voir ses yeux.

Délicatement, j’ai commencé à soulever les bords de l’oreiller mais elle a retenu ma main et je n’ai pas insisté.

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