Les clefs-rage

Au moment de partir elle ne retrouvait plus ses clefs. C’était quotidien. Pas d’inquiétude. Elle parcourut les différents lieux de la maison susceptibles de les cacher. Sur la cuisinière de l’entrée. Près du bateau sur le bahut. Près du téléphone. Sur les différentes tables. La table de chevet aussi. Une fois. Deux fois. Agaçant. Peut-être dans les poches d’un vêtement porté la veille. Ou restées dans la voiture. Dans les toilettes. Le sac à main. Vider le sac à main. Se rendre compte qu’il y a un tas d’objets qui n’ont rien à y faire. Commencer à s’impatienter. Le temps qui passe. S’arrêter. Réfléchir. Qu’est-ce que j’ai fait hier soir en rentrant ? J’étais chargée. J’ai descendu la terre de la voiture. L’atelier ! Je suis allée dans l’atelier. Elle alla dans l’atelier. Les clefs au sol. Près de la terre. L’épisode était clos. Un quart d’heure perdu. Un quart d’heure trois fois par jour. Trois cent soixante cinq jours de l’année. Ça  fait à peu près deux cent soixante dix heures. Une dizaine de jours par an passés à chercher les clefs pour fermer la maison.

Fermer la maison. Une nécessité absolue. Clore son lieu. Territoire. Les espaces sont clos. S’ouvrent. Se ferment. Comme les histoires. Rien n’est facile. Ni ouvrir ni fermer ni garder étanche. Maîtrise du lieu. Porosité parcimonieuse. Imprégnation. En accord. Surtout en accord.

Elle quitte sa maison. Quatre pas. Deux inspirations. Deux expirations. Elle s’installe dans sa voiture. Un signal rouge pour les portes mal fermées. Un signal rouge pour la ceinture oubliée. Enfermée dans la machine. Maîtrise du déplacement. Dans. Dans l’Objet. Dans l’objet Voiture. Réceptacle tiède. Moment de solitude bercée par le bruit constant du moteur. Le cerveau bruisse.

C’est là qu’elle a pris sa décision. Elle ne veut plus qu’il revienne à la maison. Elle ne supporte plus son imposture. Elle s’était petit à petit laissé envahir.  Avait capitulé. S’était enfin autorisé une ouverture. Sa seule grande ouverture. Béance. Jouissance

Maintenant il désertait les lieux.  Elle ne se sent plus apprivoisée. Le sauvage remonte en elle. Besoin de son territoire. Plus de consentement. Plus d’abandon. Laisse moi ! Basta ! C’est l’heure de la fermeture.

Clore cette histoire. Avec un point. Point final. Ou fermer la parenthèse. Pas de points de suspension.

Elle se gare devant l’école. Un pied dehors. « Maîtresse ! ». Les enfants la happent. Ses affaires, ses lunettes. Elle claque la porte de la voiture en faisant ce petit geste fatal qui enferme les clefs à l’intérieur.

 

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Auteur : Les ateliers de traverse

Ateliers d'écriture: textes, animations, événements, publications Les Ateliers de traverse sont présents dans la région parisienne, en Normandie et dans le Languedoc Roussillon

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