La Rame

Quand le type à queue de cheval fait couler ses pièces dans le juke- box et que la voix de Billie Joël s’élève au croisement des rues Philippe de Girard et Louis Blanc, elle se dit que ça commence mal. Pourtant, si on en croit l’affichette « Rapido » en forme et couleur de soleil, elle a choisi « Le Café de la Chance ».
– Bonjour ma chérie, j’t’ai pas vue hier matin, s’écrie un mec accro au grattage.
La patronne fait un effort démesuré pour étirer ses lèvres mauves assorties aux branches de ses lunettes. Elle semble avoir du mal en général. Ce n’est pas faute d’essayer : chemisier blanc, jupe noir fendue, talons qui clac clac clac…La panoplie de la nana qui veut redorer l’image du P.M.U., dynamiser l’équipe composée du mari et du fils- chemise blanche et cravate bleu marine pour eux ! note la nouvelle arrivée.
– Qu’est-ce qu’on vous sert ? lui demande l’autre sans un sourire.
– Un café et un verre d’eau, s’il vous plaît.
La patronne tourne les talons clac clac clac et la jeune femme se demande encore une fois pourquoi elle a l’impression d’être pingre quand elle fait ce genre de commande. C’est comme chez le charcutier lorsqu’elle n’achète que deux tranches de jambon : « Et avec ça ? Ce sera tout merci. » Toujours le petit pincement des lèvres et le silence qui tombe après les phrases convenues. Déjà qu’elle prend deux tranches alors qu’elle est toute seule !
Pendant qu’elle tente de faire fondre les petits bouts de sucre dans le café tiède, elle regarde le fils : il a l’air gentil, le sourire aussi éclatant que la chemise, il ne doit pas fumer lui. Pourtant c’est lui qui vend le tabac et les tickets : Black Jack, Scrabbles, Las Vegas…et les grilles de Loto. Les mecs rentrent la clope au bec, tendent le doigt vers les tickets bariolés, puis ils repartent un paquet de cigarettes en poche ou une cartouche sous le bras, soit vers le bout de la file, soit un peu à gauche vers le comptoir. C’est le coin du patron. C’est le coin où on cause. La jeune femme est assise en salle, contre une vitre, près de la porte ouverte. Elle a beau être fumeuse, les nuages épais qui rentrent à chaque inspiration et se déposent tranquillement sur les bronches, elle a du mal à supporter. D’ailleurs elle fume, ça l’aide à supporter. En général. En particulier ici et maintenant. Elle ne se sent pas à l’aise dans ce café où on peut lire des chiffres et des combinaisons de chiffres un peu partout sur les murs. Un mini écran T.V. projettent même des pubs Kéno et Morpion : «  Grattez-les, ils l’ont bien cherché ! ». Elle se dit qu’elle l’a certainement cherché elle aussi. Que vient-elle encore chercher là, au pied de chez lui ? Sa mère a pourtant fait son boulot : « Jamais le premier pas » « Fuis-le il te suit, suis-le il te fuit » et toutes ces conneries de messages contraignants qu’elle se donne un malin plaisir à démontrer par a+B et surtout par C, le troisième rôle qu’elle joue depuis combien de temps ?
– T’as une chance sur trois, assène un binocleux à son pote.
Elle se demande quelles sont ses chances à elle.Au jeu des probabilités, elle n’est pas douée non plus. Le code de l’immeuble qu’elle a tenté de retrouver tout à l’heure, comptant sur l’usure des touches et variant les combinaisons, est resté muet.  Derrière la lourde porte, elle aurait voulu lire le nom sur la boîte aux lettres. Avait-il déjà remis le nom manquant ?
Il devait être 19h à présent, une heure tout à fait honorable pour prendre un premier verre. Elle commanda un Sauvignon. Elle savait déjà qu’il serait au pire âpre, au mieux sans intérêt. Elle savait déjà qu’elle aurait très vite mal à la tête. Elle sortit son portable de son sac et le posa sur la table. Elle avait laissé plusieurs messages sur sa boîte vocale, lui avait envoyé des S.M.S. Il n’avait pas répondu. Ils s’étaient quittés le matin après avoir pris un café en face du journal. Il lui avait dit qu’ils étaient charrette à la maquette, qu’il fallait se grouiller d’envoyer les derniers articles- elle travaillait à la rédaction. Du coup, elle n’avait pas été étonnée de ne pas recevoir de réponse au SMS du midi. Pour passer le temps, elle avait remonté la rue du Faubourg Saint Denis, fait des emplettes particulièrement inutiles dans l’un des nombreux Cash and Carry : de l’encens, de la tisane à l’hibiscus, des bonbons au citron vert, une guirlande d’éléphants Ganesh et de clochettes… Elle était passée devant chez Dishny, le restaurant où ils avaient dîné la première fois, quand il n’avait qu’un désir : la suivre aussi loin qu’elle le voudrait mais pour l’heure l’emmener chez lui à deux rues de là. Ils étaient déjà séparés avec sa femme . Un jour, celle-ci était partie . Elle n’en savait pas plus. Il avait sa fille un week-end sur deux. Que lui avait-il dit ce matin exactement ? « J ‘emmène ma fille à Honfleur, je voudrais qu’on profite de ce beau soleil d’automne. » Elle s’était retenue de remarquer tout haut qu’il avait déjà vu sa fille le week-end précédent. C’était si mesquin de le penser, alors le dire… Elle avait senti toute l’incongruité de ses espoirs et de ses rêves d’avenir. Il n’était même pas envisageable d’évoquer la possibilité de les accompagner. Avant de partir, il l’avait embrassée rapidement :
– Et toi, comment vas-tu occuper ton week-end ? lui avait-il demandé, retrouvant le ton léger de celui qui s’est débarrassé d’un poids.
Elle avait improvisé une fête anniversaire à la Maroquinerie, des amis d’amis trentenaires. Et toc ! Mais il avait paru doublement soulagé, pour un peu il lui aurait conseillé de s’éclater. C’était vraiment pitoyable !
– Elle a de l’inspiration dis donc la demoiselle !
Ils sont deux à rigoler dans la queue du P.M.U.
Elle regarde dehors. Les gens sont pressés de rentrer chez eux pour entamer le week-end, ils pressent le pas, des sacs de bouffe au bout des bras. D’autres sont invités, ils ont choisi des fleurs. C’est une belle soirée d’automne, le ciel vire au mauve, les devantures des magasins et les phares de voiture s’allument. La salle du fond s’éteint. Elle entend les ongles de la patronne gratter le fond de caisse. Ils vont bientôt fermer.
Elle allume une autre cigarette. Depuis combien de temps n’est-elle pas venue chez lui ? Un mois au moins. Ses sourires un peu las devant ses « enfantillages », depuis combien de temps ?
Elle regarde dehors et elle le voit. Elle les voit. Lui tient sa fille par la main. Elle, les bras serrés autour d’un grand manteau de laine, marche juste derrière. Il fait le code, tient la porte, la laisse passer avec un sourire. La porte se referme sur eux.
Dans le bar « La Rame » à présent, c’est l’heure du balai et de la serpillière.

 

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