Scène d’amour- l’avant/l’après-4

C’était un hiver particulièrement rigoureux et chacun se recroquevillait de bonne heure dans la chaleur de son foyer. Dehors il faisait nuit; la neige couvrait les rues de la ville, surtout celles qui ne bénéficiaient d’aucune aide des pouvoirs publics.

Ce soir là, je suis parti sans enthousiasme à mon poste d’aiguillage et en chemin j’ai croisé Gabriel qui grelottait dans de vieilles fringues usées. Je lui proposai de passer à la maison où j’avais allumé un feu que Marie entretenait. Son visage s’éclaira et il me remercia avant de se diriger vers la maison.

Il y parvint en quelques enjambées bien allongées, frappa presque timidement, le sourire des bienheureux aux lèvres et le regard perdu dans les abysses de sa douce folie.

Gabriel était un jeune éphèbe à la beauté classique et à la démarche aérienne. Son étrangeté était séduisante et il était accueilli avec bienveillance par les gens du quartier qui lui permettaient souvent de s’asseoir à leur table. Marie le fit entrer, lui proposa de m’attendre dans le fauteuil près de la cheminée pour partager notre dîner.

Il se déplaça jusqu’au feu en glissant silencieusement sur les tomettes couleur brique. Il faisait constamment face à Marie, les yeux aimentés par sa silhouette menue, fasciné.

Quand je revins, je le vis s’avancer vers elle, les bras tendus vers son visage, le sourire d’une infinie douceur posé sur ses lèvres. Il commença à caresser avec beaucoup de précautions ses longs cheveux bruns qui étaient détachés, tout en soliloquant. J’étais là, dans l’espace réduit qui servait d’entrée, enlevant les bottes chargées de neige. Je l’entendis parler d’amour, de virginité, d’enfant, de fécondation in vitro, tout ça dans un murmure confus et monocorde. Je restais immobile, sidéré, peut être un peu curieux de voir ce qu’allait faire Marie.

Gabriel posa alors les mains sur ses épaules et exerça une pression suffisante pour qu’elle s’assoie puis s’allonge sur le canapé. Il avait des mains immenses aux doigts longs et effilés qui s’approprièrent lentement le corps de Marie depuis les pieds jusqu’à la tête, remontant le long des jambes, lui enserrant la taille, lui emprisonnant le visage.  Il l’effleura, la toucha, la palpa, la caressa, la sentit, la goûta, sans qu’elle n’exprime le moindre refus

Où étais-tu Marie ?
Moi, j’étais pétrifié.

Gabriel, maintenant, lui enlevait les chaussures, sans précipitation, comme si l’éternité lui appartenait.

« Marie, j’ai un message pour toi »disait-il. C’était sa litanie.

Il la regarda dans les yeux, releva sa jupe. Glissa une main vers son sexe.

Je crois que je bandai.
Puis je lâchai un râle roque et désespéré.

Marie m’entendit, tourna la tête vers moi et rencontra mon regard halluciné. Je fis demi tour et partis dans la nuit, insensible au froid et à la neige. Elle bondit hors du canapé, surprenant Gabriel par sa rapidité. Il essaya bien de la retenir mais elle avait retrouvé ses esprits. J’étais loin déjà, ayant couru comme poursuivi par le diable, et je l’entendais qui m’appelait :

«  Joseph! Joseph ! »

Je ralentis, m’arrêtai et me retournai. Sa course était chaotique, elle tombait, se ramassait et repartait. Dans un élan irraisonné de survie je revins sur mes pas et allai à sa rencontre.

 

Et Marie, dans un cri étouffé, se précipita dans mes bras et se mit à trembler de tous ses membres.
Nous fîmes quelques pas, hagards, les vêtements mouillés, avec […] nos chaussettes en laine blanche assorties, et nous trouvâmes refuge dans un renfoncement du pont, une sorte de niche arrondie qui menait à un escalier de secours métallique très abrupt qui descendait vers les voies ferrées. Marie pleurait. Elle pleurait contre moi, elle était secouée de sanglots, elle se blottissait de toutes ses forces dans mes bras, les membres tremblants, mouillée de larmes et de neige. La peur extrême qu’elle avait ressentie, la fatigue, l ‘épuisement, l’exacerbation de tous ses sens depuis le début de la nuit se traduisit alors par un besoin irrépressible de réconfort, une brûlante envie d’union des corps et d’abandon.

                                              J.P. Toussaint Faire l’amour
 

Cela ne lui ressemblait guère. Elle m’avait habitué à beaucoup plus de réserve, dans ses joies comme dans ses peines, à plus de retenu dans ses désirs. Je la collais contre moi et je sentis ses mains fébriles qui cherchaient ma peau. Elle se laissa glisser vers le sol gelé m’entrainant inexorablement dans sa chute, me saisissant la nuque d’une main comme on s’accroche à un rocher lors d’un naufrage, tandis que l’autre main se faisait celle des catins. Les flocons se mirent à jouer l’ouverture du requiem de Fauré. Je m’agrippai à Marie et nous traversâmes, en fusion, l’heure qu’il nous restait à vivre, celle que Gabriel nous octroyait avant son annonce .

 

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