Le rêve d’Egon Schiele


La nuit du 21 juin, on rapporte qu’Egon Schiele fit ce rêve.

Les corps nus se soulevaient, extirpés de loques de laine et de bure, sexes rougeoyant et arbres jetés au travers de frontières assourdissantes, lumières en arrière-plan si tendues qu’il n’en fallait pas davantage pour être attrapé par l’agent de la loi. Le virus de la grippe était encore balbutiant, les piques protéiniques hérissées telles le dard tumescent, les harangues de la junkie soufflaient dans les cours intérieures des masures viennoises. La cathédrale au toit ardoisé et doré dégueulait de vulgarité bien pensante. Freud était vivant ou bien il était mort et Jung martelait le rêve archaïque.

Egon, que fait Egon ? Il jette son pinceau, il envoie le seau crayeux sur le papier bistre, il plonge les avant-bras dans la garance, braise du regard et babines retroussées. Albertina propose des rendez-vous « Je vous dévoilerai mes richesses sacrées, la mort de mes années ».

La meute déboulait sur le Ring, les boulevards déjà opaques à l’heure d’été, les pâtisseries crémeuses dégoulinaient d’orifices écarlates, Sacher et son refoulé dansaient la valse, sous les coups des Wienerschnitzel  dès potron minet. Il y avait quelques enfants, ils avaient faim, ils avaient séjourné trop longtemps dans les placards et aucun austro hongrois ne les avait délivrés. Les hommes pas prêts, les rails en travaux, les entrepôts d’alimentation tristes, les mères à la maison tout au long de l’après midi, le pédophile ne serait pas éradiqué avant longtemps du cauchemar bienséant.

Egon poursuit son rêve, il se dirige vers la gare, il neige sans froid, il attend sur le quai, il  n’est plus à Wien, il descend à Venizia, son lourd sac plein à craquer de gouaches, aquarelles et crayons.

Les dépouilles se croisaient, il y avait aussi Gustav et Oskar, partout dans le monde ils voyageaient, Alma dansait sur leurs sexes érigés et Arnold frappait avec ses petits marteaux, tchak, tchak, tchak, le cheval bleu. Le Grand Canal sous les pieds, sous les yeux, sous la nudité, éros au rêve en pardessus troué, durant l’aube, les maraîchers au labeur, on lui roucoulait des sérénades, on lui pinçait les fesses, et il se retrouvait seul, parmi les ordures brûlant sur les pavés, il se reposait dans les églises et il pleurait – Mutti, wo bist du ? Ich liebe dich, les bras en croix sur le marbre froid, le crucifié en contre plongée.

I’ m a niger, Rimbaud et Egon en prison. Schiele rêve, la femme, le village, le Danube, la chair froide, le Sturm und Drang au fond de la moelle, les fentes, les vulves pileuses, le capuchon gonflé à mort. Il ne jouit pas.

Les squelettes s’esclaffaient au loin, le long des rives du lac envahies d’étoffes sombres, de chairs blêmes et flasques au pubis rasés. Aucun animal domestique, mais des tombes, illustres, propres et mortes. Une fille à la veste noire exhibait ses trésors, les cendres, les photographies, le tambourin et la prophétie, elle était assise derrière les buis taillés du jardin français du Belvédère et elle observait la maigreur de l’homme s’accroupir près du bac à sable où l’enfant chantonnait. Le prédateur et la proie. L’ami Franz l’avait pris par la manche, il lui avait offert de la bière à gogo, l’autre songeait à Henry Miller et Anaïs Nin.

Egon rentre chez lui, elle est couchée, son gros ventre dépasse de la couverture, il exècre Mozart, trop tard pour les embrasser, il fond sur ses cahiers, ses fusains, il grille, il brûle, il éructe et il bande encore jusqu’à en crever. Pas même à trente ans.

 

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Auteur : Les ateliers de traverse

Ateliers d'écriture: textes, animations, événements, publications Les Ateliers de traverse sont présents dans la région parisienne, en Normandie et dans le Languedoc Roussillon

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