LETTRE à Samuel Hall

LETTRE à Samuel Hall

Des années que je veux t’écrire, toi l’homme qui a tout perdu de sa superbe.
Entendons-nous bien, tu n’as pas bougé, toujours la même démarche renversante, la mèche rock and roll, l’œil noisette. Ou bien tu as perdu tes cheveux, tu as maigri, ou bien tu as pris du bide. Dans les deux cas, tu fais à peine illusion, tu fumes trop, tu bois trop, tu es en recherche de magie.
J’écris pour ce Samuel Hall-là, celui qui a perdu la grâce.
Je voudrais être celle qui ravive ta flamme, s’embrase pour ta liberté, je voudrais être ta Simone, ton Anaïs, celle qui appartient sans éteindre, qui jouit sans mépriser. Celle qui jamais ne s’essuiera les pieds sur ton crâne.
Pourtant tu es toujours rassurant, toujours bienveillant. D’accord tu refuses d’être médecin, psychologue, tu n’aimes pas trop parler, surtout le matin, surtout des mêmes sujets, des mêmes gens, surtout quand elle te dit que tu as tort, quand elle pleure ou qu’elle crie et devient laide. Non toi tu veux la faire danser jusqu’au bout de la nuit !
Mais tu n’as même pas le droit d’être vivant.
Et pourtant cette nuit-là, j’ai entendu ton cri « Allez au diable, je m’appelle Samuel Hall, je vous déteste tous. »
Et tout ça pourquoi ? Pour qui ?
Une femme qui ne t’écoute plus, qui te prend la tête pour une livre de viande hachée, des haricots en boîte plus chips.
Qui décline ton invitation quand tu tombes à ses pieds, parce qu’elle est crevée, parce que ce n’est pas le moment, parce qu’elle n’a pas envie.
Ne comprends-tu pas que tes rêves n’ont plus leur place dans sa vie à elle ?
Dans quelque temps, tu te sentiras obligé d’aller chercher un peu d’admiration dans les yeux d’une de tes étudiantes, ou tu fricoteras à la sortie d’un bar avec une inconnue, ou bien en fin de soirée sous une porte cochère avec une amie de la famille, ou encore tu renoueras avec une de tes ex pour une soirée « revival ».
Et elle qui ne voit rien venir, ou plutôt ne le sent pas, ou encore trouve ça abstrait- Dieu sait que la raison qui la gouverne devrait l’alerter- elle qui menace « continue comme ça mon garçon, continue comme ça… », elle qui fait la sourde oreille, qui fait l’autruche, qui fait comme si.
J’écris pour ce Samuel-là qui a perdu ses rêves.
Tu es presque étonné d’apercevoir sur le pas de ta porte la jeune femme qui autrefois ne se dégageait pas quand tu la serrais longtemps dans tes bras.
Tu observes ses lèvres inertes qui disent « Salut ! », ces lèvres qui frémissaient quand tu les touchais, les embrassais.
Tu cherches un regard, tu ne trouves que deux yeux maquillés avec soin, qu’elle lève au ciel quand tu te plains de n’être pas embrassé.
Tu restes comme un con derrière la porte qu’elle a claquée quand soudain une feuille de papier blanc, pliée en quatre, apparaît à tes pieds, glissée furtivement.
C’est une lettre adressée à Samuel Hall.
Elle n’est pas signée.

 

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