L’INVENTAIRE, VOL.1

Le Grand Chantier était d’actualité en 1983 /1984. Le fusain et la craie se confrontaient sous le tablier du pont. Pointes et courbes sollicitaient le grain de ma peau outremer sous la pâle lumière, à l’ombre de la tour ancienne près de laquelle une Anna Kavan défunte énumérait les méfaits de la neige. Nulle chaise longue  n’était aussi douce que celle du jardin manceau, même si la toile effilochée se marbrait d’empreintes furtives.

 

J’avais rêvé Anduze, Saint Jean du Gard et Valleraugues. Gustav Mahler s’épanchait de sous le mûrier, au-delà des oliviers. Une chorégraphie malicieuse se détachait des pages du cahier de brouillon que tu noircissais. Dans Paris silencieux, le Butoh me clouait au sol. Le spectre d’Hiroshima exhalait ses radiations. La vallée nous a absorbés, à la frontière d’un dyptique radieux.  J’aurais voulu coller des masques sur nos faces et les regards détourner.

 

Il me revint à l’esprit le cauchemar de la brute détruisant à coups de massue les vitres de la Grande Serre dont la réfection coïncidait avec celle du temple Borobudur. Maggie brisait les mineurs, Grégory sombrait dans la Vologne et Indira gisait assassinée par ses gardes du corps sikhs. Quarante tonnes de méthylisocyanate s’échappaient dans la nuit de Bhopal, et avec elles  les milliers de morts et d’handicapés. Violent Femmes et Sonic Youth scandaient nos amours.

 

Les fossettes de Sandrine séduisaient Maurice, Michael et David nous faisaient danser et Henri n’arrachera  plus l’ancre qui tenait son navire loin des mers. Oui, nous dansions et Francis nous faisait agiter des lances et des feuilles délavées par l’encre, la lune était rousse et les femmes belles. Nous aurions donné toutes les têtes de veau du monde pour concourir à la chute d’Augusto Pinochet. Magali et moi nous donnions rendez-vous à la librairie de Beaubourg.

 

Je ramassais du bois séché, j’achetais des bobines de fil et j’enfilais des perles. Le thé n’était pas vert. Le samedi soir, dans la cuisine familiale nos mangions des Petit Lu. Amy Winehouse ignorait qu’elle mourrait jeune et célèbre. Se reflétaient dans les fractions de miroir les visions du vieux Burroughs. Sur l’horloge immuable de nos destins, se percutaient des lièvres indisciplinés tandis que des taches flirtaient avec des plumes faisandées.

 

Cette année-là, j’ai lu « La spirale : un des symboles qui découragent le plus l’analyse…A la fois trop limpide et trop mystérieuse pour se laisser exprimer par des jeux de concepts, il demande à être contemplé, expérimenté, en silence, par delà les mots. Emanation, extension, développement, continuité cyclique mais en progrès, rotation créationnelle…la spirale suggère ou, mieux, est tout cela ». J’aimais Pascal, j’aimais Olivier, j’aimais Denis. Je ne m’aimais pas. Je ne le savais pas.

 

Les yeux fermés dans l’appartement où régnait le froid, je laissais dégouliner des épaisseurs indigo et violine, la strate grège se délavant de bisque mauve et cuivrique. En hommage à Lebo, je déchirais des polaroïds que je transférais sur la soie, j’y ajoutais des fragments de scotch et y dessinais des lignes couleur mangue et turquoise. Tu me susurrais « Tu es une lunaire, un Soleil souhaitant monter au plus haut, les ailes rognées. »

 

Il y avait le 49, les mecs en basket au fond de la Doutre. La Loire dégorgeait et plus personne ne ramassait le courrier au 20 bis. Les jonquilles avaient fleuri en mars. Nous prenions le train, toi noir dans ta gangue, tu n’étais pas breton malgré ton front de bois. L’eau s’écoulait fréquemment le long des vitres et nous évoquions Judit. Des poudres d’argent et de bronze scintillaient le long de tes pommettes. Le cuir crissait sous nos fesses. Ton regard sourd et mat me pétrifiait.

 

Je marchais sans toucher terre, mes lèvres prononçaient des mots imaginaires. Aux USA on se mit à exécuter les condamnés par injection intraveineuse tandis que s’affichait « 1984 ne sera pas comme 1984 ». Steve Jobs mourrait un jour. Personne ne demandait au docteur ce qu’il savait de la nuit. Ils buvaient tous du café que leur avait servi le Turc. Tu répétais que le monde est fou, que croire signifie libérer l’indestructible en soi.

 

Les surfaces se sont gondolées, par endroit déchirées et percées par la clope lâchée dans la peine. Rien n’a le temps de couler, tout va vers le Pacifique, emporté par la tempête ou en suspens à la surface du fleuve. C’est l’année où j’ai découvert Anselm Kiefer, il ne faisait pas encore pousser des tournesols géants dans le Gard. Lorsque j’émergeais de ses toiles épaisses, la clarinette de Webern m’engloutissait dans le tréfonds des tourbières de l’Homme de Lindow.

 

Tu m’avais désigné « Moi Tarzan, toi mort ». Une nuit de la pleine lune, Line et moi nettoyions les coquillages, elle repartait bientôt pour Brooklyn, elle discourait sur le Bauhaus et je répondais Beckett, derrière nous Legendary Lovers tournait en boucle. Pour son anniversaire, nous irions écouter Pelléas et Mélisande. Tu lui avais offert le pull de ton grand-père décédé et des clous de girofle, moi des pots de confiture et un Kway.

 

Quand on est jeune, le futur, tel un morceau de verre, se superpose au présent qui tremble et qui frissonne. Quand on est vieux, le passé, tel un verre épais, se superpose au présent qui vacille et se déforme. Je suis entrée, entrée en force, pauvre et libre. J’ai lu « 1983.001.1 / 1984.079.4 ». J’ai pensé aux Dix Commandements, à mes diplômes égarés, à la pitié dangereuse, à la passion de Jeanne d’Arc, aux yeux ouverts dans le noir, au métro Clichy, aux tricheurs et à la pirate, à Paris Texas.

 

J’ai avancé, absente à tout inventaire.

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