La fin de l’été

 

Après avoir bu un Lambrusco, elle a encore cherché cette odeur de cuir d’Italie qui soulignait autrefois la présence de Sam à ses côtés mais n’a trouvé qu’un air de douce ironie : celui qu’il avait lorsqu’il la planta à la terrasse du Soleil. Ensuite pendant des jours, le nouveau visage de Sam a flotté dans tous les espaces qu’elle traversait, telle une somnambule qui aurait perdu l’atout majeur de l’état somnambulique : l’inconscience.

Ils s’étaient perdus et retrouvés tant de fois qu’elle aurait pu se dire qu’il en serait de même cette fois. Pourtant il y avait là, dans cet air de douce ironie sur le visage de Sam, un signe fort comme un point final au bas d’une page de la Recherche de Marcel Proust.

Elle avait passé des heures dans leur appartement déserté, guettant malgré elle les réminiscences des sons et des odeurs d’un quotidien partagé.

Elle continuait de laisser vacants les tiroirs qui avaient contenu les affaires de Sam, d’ empiler son courrier sur le coin du buffet, de se demander ce qu’il faisait au moment où elle pensait à lui.

Elle continuait d’arroser les plantes du balcon, de nourrir le chat, de répondre au téléphone.

C’est ainsi qu’elle avait accepté de rejoindre son frère à Luna Rossa, un restaurant italien du 3ème arrondissement.

Elle écouta le récit de ses vacances à Naples : les balades dans les îles en journée- Positano, Procida- les virées dans les bars de la Via dei Tribunali la nuit.

Elle l’écoutait en sirotant leur troisième bouteille de Lambrusco, jalousant plus que jamais son incroyable légèreté. D’où lui venait-elle d’ailleurs, cette légèreté, certainement pas de leur éducation ! A moins qu’il n’ait su, une fois encore, trouver ce qu’elle avait cherché en vain durant toute son enfance : un souffle de vie.

Elle grattait l’étiquette de la bouteille vide, évitant de rappeler à son frère qu’elle aussi avait pu admirer un jour les peintures du Muséo Cappodimente.

Mais déjà les personnages du tableau de Caravage dansaient, distordus, dans son regard embué. La lumière qui enveloppait le crucifié dans une clarté divine éclaira une autre scène, plus intime : le mouvement de leurs deux corps à Sam et à elle, dans cet hôtel napolitain qu’il avait réservé pour lui faire une surprise. Il y avait eu du bruit une bonne partie de la nuit juste sous leur fenêtre, de la musique, des voix, des rires, des cris.

Les jambes de Sam avaient écarté les siennes et son corps avait semblé plonger en elle, comme pour y chercher une source inépuisable. C’est le visage qu’il avait à ce moment précis, cet amour fou que lui avait révélé l’éclat des réverbères de la Piazza Bellini, qu’elle reçut comme une flèche qui aurait traversé le ciel de cette fin d’été à Paris.

Son frère parlait toujours, tandis qu’elle comptait les miettes que ses doigts faisaient rouler sur la nappe tâchée d’huile piquante.

 

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