Territoire

Pourquoi ne pas ouvrir ?
Pourquoi ne pas ouvrir sur une beauté
qui ne se détournerait pas ?
Le souffle est comprimé, la mer en creux,
le regard entravé.

Le ciel tombe en trainées de lumière dans les flots
sombres ;
Il pleuvra donc quelque part, là-bas, à la pointe
de Penmach’.
Les chaluts sont bringuebalés dans un décor
de tempête,
On est venu voir l’arrivée des bateaux,
Quand les flots enjambent les murs et pénètrent
d’écume la terre,
Que les vagues claquent inlassablement au pied
de la ville,
Mais que la roche ne tremble pas.

Ton oeil photographie l’obstruction
Et ce qui manque à toute chose.
L’absolu de l’apparition ne peut-il être partagé ?

Des chaudrons sur le toit d’un hangar, un lampadaire
sans pied, une porte bleue sans poignée,
des pattes de langoustines oubliées dans un caisson
sur le quai,
un muret que les enfants n’escaladent pas pour voir
la mer : les chalutiers au loin ne sont plus.
Tu parcours seul la texture des sols où l’on déversera
la pêche,
le port comme un no man’s land bordé de hangars
désaffectés,
les mouettes te saluent de leurs chiures et de leurs cris.
Tu prends tout.

Tu enregistres la rudesse de l’air et une beauté qui fout
par terre ;
Tu recherches ce qui te fait buter, ce qui n’appartient
qu’à toi dans tout ce monde.
L’absolu de la sensation s’est-il perdu dans l’obturateur ?

Les corps de ces murs en front de mer partent
en lambeaux
De ciment, salpêtre et sédiment,
Tandis que les embruns s’amusent à déposer
Un voile marin sur ton visage et tes cheveux, le goût
de la mer sur tes lèvres.
Des remous de la mélancolie aux territoires
que tu m’offres
Je tends la main et trouve ton corps au bout :
La pluie et la lumière forment un arc en ciel.

Tu parcours seul, en tout sens, le territoire
que tu t’es choisi,
Tu dis : la beauté ça ne m’intéresse pas,
elle est donnée,
Et je comprends que tu m’accueilles dans la beauté
de ton regard.

Sans titre, Sandrine Elichalt, 2015

pourquoi ne pas_un bois de porte_sand

LOIC VINCENT, Photographies

Un bois de porte rouge à effleurer, caresser, pousser
dans le grincement du souvenir,
La porte de l’armoire du débarras devenu le seuil
d’une histoire dont plus personne n’est le héros.

Le Pays Basque est-il mon territoire ou suis-je une Basque
en plastique, comme tu le dis souvent en plaisantant ?
Sans doute un peu des deux, mais autre chose vient
s’intercaler entre ces deux extrêmes.
Je suis autre, c’est évident, depuis toujours.
Il n’y a pas eu de trahison.
Je ne me reconnais pas dans les gens d’ici, mais quand
je reviens, je retrouve un peu de mon père, et d’abord
par le récit qu’ils m’en font. Mais un récit laisse à distance,
forcément.
Et puis c’est aussi d’un autre père qu’ils me parlent,
d’une partie irréductible pour l’enfant que j’ai été.
D’abord parce que je grandissais loin de cette région
et que mon éducation me tenait éloignée de ces basques
que ma mère considérait comme des adultes ayant gardé
l’empreinte indélébile d’une jeunesse sauvage.
Et puis celui qui m’a élevée n’avait cessé de changer depuis
sa folle jeunesse. J’avais assisté à cette transformation,
j’y avais contribué certainement.
Mais il n’a rien trahi, lui non plus.

Le territoire et l’appartenance à ce territoire me renvoient
donc d’abord à ce récit des origines

Au Pays-Basque, ce qui compte par dessus tout, c’est
la maison.
Elle est le pilier de la famille qui s’identifie à elle en prenant
son nom.
Lorsque vous êtes mort, on vous enterre sous une stèle
qui porte également son nom.
L’eche induit la notion de propriété.
L’etcherekoa, « celui qui est pour la maison » est le plus
souvent la fille aînée, parfois le garçon, à moins que l’intérêt
collectif en ait décidé autrement.
Dans ma famille, ce qu’on appelle le retrait lignager ne s’est
pas fait.
Il impliquait une transmission de la maison à celui
qui avait passé cinquante années à vivre et à travailler
dans cette ferme, en l’occcurence, dans cette famille, le puîné.
À la mort de ma grand-mère, il y eut les premiers tiraillements.
À la mort de mon père, l’etcherekoa fut mis dehors.

La mélancolie d’une semaine faite de longs dimanches s’est
déversée sur l’ensemble des granges,
Telle une gorgone l’histoire familiale flotte sur des murs morts.

Après plusieurs années de procès, notre Eche fut vendue
aux enchères.
Je fus soulagée qu’elle soit arrachée à tous les membres
de cette famille désunie.

Effacée par la marche des années, toute chaleur a déserté
les étreintes
Et les relations se sont décharnées.

Notre eche allait donc vivre une deuxième vie !
À présent, je ne peux accéder à cette propriété qu’en toute
illégalité, ce que je ne me prive pas de faire. Mais je n’ai accès
qu’à l’extérieur, aux prés et aux granges qui l’entourent.

Eche, Sandrine Elichalt, 2015

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