Conceived in the eye of the secret

toma

TOMA, Peintures

11 FÉVRIER 2015 : LA RENCONTRE
Le mois de février est celui du froid intégral et de la naissance de Joséphine
qui incarna la joie de vivre. Je ne vais pas vous raconter son histoire, ni une
autre.
Plutôt écrire le journal de bord de ma cohabitation avec un tableau de Toma.

Déjà, tu viens me déranger.

« Tu veux que je te mette un morceau qui ira bien avec cette toile ? »
Quelle idée !
Mais n’as-tu pas compris que je voulais être seule face à elle ?

« Il ne va pas tomber là ? ».
C’est au tour de ma fille de traîner dans les parages, en l’occurrence juste
derrière mon dos.

De la difficulté à se concentrer sur soi ou sur quelque chose de créatif…

Pour revenir à la toile, je lui ai trouvé une place sur le piano.

« Ah vous allez la mettre par terre ? Alors, attends, je vais mettre du scotch
sur la bordure pour pas que vous rayiez le cadre ».
Toma se faisait du soucis pour elle. Toma est un artiste et cette toile est
sa création. Je me reproche de ne pas lui avoir témoigné assez
de reconnaissance et de ne pas avoir réussi à le rassurer sur l’attention et
les précautions qu’on apporterait à sa peinture durant son séjour chez nous.
Le transfert s’est fait dans l’urgence de ma voiture mal garée et dans
la gêne de ma relation au créateur. Non pas parce que c’est Toma, plutôt
parce que j’ai toujours peur de dire ou d’écrire des mots vains au lieu
d’accepter d’assumer mon silence devant une oeuvre.
J’ai donc transporté le tableau d’un point A (l’atelier de Toma) à un point B
(ma maison), comme on déplace une personne invalide. Je ne sais pas trop
pourquoi j’ai eu cette impression d’être vivant inerte dans mes bras, mais
c’est ce que j’ai ressenti.

J’ai l’impression de ne pas avoir encore commencé à écrire ce que je veux
écrire, c’est à dire la rencontre entre la toile et moi mais aussi les raisons
de mon choix, car je l’ai choisie.
J’ai d’abord vu la plus complexe, la plus blanche, la plus dessinée puis j’ai vu
celle-là.
Ou bien est-ce Toma qui me l’a montrée ?

Le dernier tiers en bas, couleur dollar américain des années 70, m’a tapé
dans l’oeil.
La typographie courrier m’a renvoyée à l’univers des films noirs, avec
le privé qui tape sur sa machine les mots « vous confier / vous rencontrer ».

6 MARS 2015, LES RAISONS DE MON CHOIX
Je m’approche du tableau, oublié là, sur le piano, depuis le temps
des vacances et de la reprise des cours. Le temps que je passe à passer
devant les gens et les choses sans les regarder.
Je passe mon temps à dire aux élèves : « Tu m’as entendue mais m’as-tu
écoutée ? »
Je pourrais dire que moi, je vois mais ne regarde pas ; et d’ailleurs j’entends
mais la plupart du temps je n’écoute pas.
Chez moi, on me surnomme « La femme qui ne répond jamais aux questions ».
Justement, il y a une femme en bas du tableau, à droite, qui a posé le doigt
sur sa bouche et qui semble dire « Chut ! ». C’est une de mes postures
récurrentes face aux élèves, toujours à leur intimer l’ordre de se taire.
Et forcément il faudrait se poser deux questions : la première, « Qu’ai-je
à dire de si intéressant pour demander si souvent aux autres de se taire ?,
la seconde « Est-ce une bonne chose d’apprendre aux adolescents
de fermer leur bouche ? ».
À la première question, je répondrais : rien de fondamental que je n’ai déjà
dit. C’est d’ailleurs la raison pour laquelle je ne réponds pas toujours
aux demandes ; j’ai juste envie qu’on se taise autour de moi, et cela répond
à la seconde question, peut-être faut-il juste apprendre du monde, vivre sans
jacasser, sans alourdir la vie de commentaires inutiles. Je crois cependant
à la parole qui ne délivre pas de la souffrance mais la soulage au moins pour
un temps. En attendant que le temps passe dessus et nous éloigne du noyau
incandescent, justement.

Au dos de la couverture du roman de Violette Schwartz qui tente de faire
revivre la chanteuse Fréhel, il y a cette phrase qui m’a tout de suite fait
penser à toi : « Fermez vos gueules, j’ouvre la mienne ». Car il faut bien
avouer que tu sembles vouloir l’ouvrir depuis quelque temps, à la maison,
partout, et pourquoi n’aurais-tu pas le droit de nous saouler avec
tes phrases, tes obsessions, ta politique, nous dire enfin qu’on t’emmerde
depuis longtemps avec nos mots-boulets, nos analyses douteuses,
nos diagnostiques hasardeux, nos conclusions fumeuses, sur tout, et parfois
aussi sur toi.
Tu approches, je te parle de la femme du tableau. Tu ne dis rien mais
je sens que tu es intéressé, tu vas parler mais je joue une note sur le piano,
au hasard la note. Fin de la conversation, c’est le message. Toujours
cette façon abrupte de mettre fin à une rencontre. Je plante la personne,
après avoir décroché visuellement, je souris et lui tourne le dos, c’est très
impoli je sais mais je me sauve.

22 MARS 2015, LA QUÊTE DE SENS
Mais alors ? Conjonction de coordination qui exprime
une opposition, une contradiction, suivie d’un
adverbe qui peut renvoyer à une tranche temporelle
ou à une conclusion dépendant d’une affirmation
(si…alors des théorèmes). Déroutant.

À quel événement pourrais-je relier le nombre 73
ou l’année 1973 ? La proposition du dessus est
barrée mais je devine un mot en espagnol.
Tout me déroute car rien n’a de sens pour moi.

Pourquoi tous ces chiffres et ces nombres sur
la même toile ?
25 – 42 – 40 – 175 – 52 – 170 (x2) – XIV (x2) – XV – VI
Ce qui m’accroche : un T blanc dans un cadre rouge.
Le temps, pour moi évidemment. Mais aussi un signe
vu sur la porte d’un hangar, au hasard d’une projection
de film, était-ce Le désert rouge d’Antonioni
ou Les promesses de l’ombre de Cronemberg ?

Quand je cherche du sens, je suis sans cesse
rembarrée par les lignes, les formes et les couleurs
qui semblent me défier en gesticulant sur la toile :
« D’autres pensent tout à fait différemment de toi
qui ne peux pas comprendre ce fonctionnement
car tu veux ne trouver qu’un sens, le tien. »
Je suis debout, tendue devant la toile, fatiguée,
nauséeuse à force de chercher sans trouver.
J’ai faim.

1er AVRIL 2015, L’OBSERVATION
Accepter le fouillis et les imperfections.
Se détacher des nombres et des écritures pour
errer dans l’univers graphique de Toma.
Ce que je vois :
Le fond blanc d’abord. Puis deux rectangles
imbriqués. Une composition que tu as soulignée
pour expliquer mon choix de cette toile. Je serais
allée vers ce qui m’était connu, selon toi. Sur nos
murs, en effet, une autre toile de Toma, que je t’ai
offerte pour tes 40 ans et que tu es allé choisir seul.
Je serais donc tentée par ce qui m’est familier.
Possible, mais pas sûr.

Cette ligne verticale bleu lagon sur le côté droit
et ces traits bleu jean. Des ronds pleins, des ronds
creux, tous noirs.
Une esquisse d’oreilles de lapin qui n’en sont
certainement pas. Toujours des lignes épaisses
qui rayent les mots.
Une sorte de pyramide, des flèches diverses,
une croix.
Il ne sert à rien de faire l’inventaire, je ne parviens
pas au coeur.
Je découvre chaque jour des bouts de petits
personnages : la tête d’un vieil homme à chapeau,
le buste d’un monsieur bien habillé, une silhouette
dans une posture de yoga…
Je me sens découragée devant ce tableau
qui se refuse à moi, à moins que ce soit moi
qui refuse de m’ouvrir à lui.

10 AVRIL 2015, LA MÉMOIRE
Mon regard se perd dans l’écran zébré d’une fin
de programme, hésite au coeur des pyramides,
se perd dans la recherche de l’anneau. Silencio !
Comme une flèche, le coeur dans le sens de l’action,
dans le sens de la lumière, sous le ciel prometteur
d’avril.
L’hiver est un tunnel.
L’hiver a fait basculer le sens général, le couple
signe / signifiant a perdu son ajustement, les axes
paradigmatique et syntagmatique ont été déviés.
Ce qui fait sens pour moi, je le puise désormais
chaque jour à la source de l’oubli, au fond du puits.
Les pistes déjouées pour ne plus tomber sur
soi-même toujours.
J’aimerais me perdre dans la matière et surtout
dans les couleurs. Fuir les mots. Fuir un état
de sidération qui fait pâlir mes lèvres et s’éteindre
mon regard.

15 AVRIL 2015, FATRAS
Fatrasie : petit poème sans aucun sens,
composé de 11 vers selon le schéma
de rimes suivant :
aabaab (5 syllabes) babab (7 syllabes)

Au motus de l’âge
Fuyant tout adage
Les motifs s’échappent
Vers les bords de page
Sans plus de chiffrage
Et l’esprit dérape

Par le geste et dans les vapes
Jusqu’au grenier des images
Où tout s’ouvre et tu me happes
Voici le retour des mages
Portant des friches et des sapes

21 AVRIL 2015, RÊVERIE
Rêverie : distique associant un vers long et un court.

J’avais la tentation vaine d’épuiser jour après jour
Le fatras des sens.

Une poussière tourne sur le vinyle, les craquements prolongent
The silent way de Miles Davis.
Tu entres avec un paquet de disques sous le bras, ton butin et l’envie
toute simple de partager le plaisir de l’écoute.
Des bulles de musique s’évaporent de la platine et me parcourent comme
des boules de flipper, s’alanguissent en frissons sur nos peaux.

Je rêve que j’entre encore une fois dans cette maison tant aimée. Les vieux
escaliers me rendent l’élan enfantin de ces marches montées quatre
à quatre pour atteindre le grenier. Rien ne me mènera plus haut que cela.
Les malles s’ouvrent dans un nuage de poussières sur de vieilles frusques
et des lettres d’amour quand l’amour n’existe plus. Des particules voletant
dans les faisceaux de la lumière de midi qui grattent la gorge. Par le vasistas,
j’observe, amusée, les coiffes balayer la place du village. On parle breton,
claquant du sabot au son de l’angelus. On déjeunera dans la grande salle
chez Marie. Le bal des édentés. Au menu, potage et langue de boeuf
à la tomate. Albertine au service, et son verbe haut : « T’as plein ton ventre ? »
balancé au monsieur cravaté. Un autre âge.
Ce n’est pas dans ce sens que ça va, de toute manière.

Les particules dansent toujours, électrisées dans les rayons qui traversent
le grenier : l’été passera sous la forme d’un épuisant jeu de cache cache
avec le soleil. Je me réfugie à l’abri de l’agitation familiale, pleurant dans
l’édredon de voluptueuses larmes.

Le rêve est bien une seconde vie, glissons dans les limbes pour nous
retrouver indemnes de tout mensonge.

26 AVRIL 2015, LÂCHER PRISE
J’ai quitté la toile, pour la seconde fois.

Au-delà de la terrasse de mon amie nîmoise,
un figuier pachyderme me sert de guide sur la voie
d’une quiétude recherchée. Il m’apparaît comme
un organisme vivant et d’une certaine façon,
ces instants où je suis une humble observatrice
délivrée de toute obligation d’action, y compris
celle de dire, me renvoient aux moments passés
devant les lignes et les couleurs de Toma.
Un paysage étrange, cut up d’images mentales.
De ces fragments potentiellement narratifs,
je retire une dynamique plus qu’une tension.
Je me rappelle des larmes qui me sont venues
aux premières notes de Space Oddity,
quand je me suis sentie rejoindre Major Tom,
cet astronaute satellisé dans l’infini galactique.

C’est un peu ça, ma rencontre avec l’univers
de Toma.

Journal d’une cohabitation avec une toile de Toma,
Sandrine Elichalt, février / avril 2015

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