Retour à Reims: Ostermeier/Eribon

Comment donner corps sur la scène à ce qui se joue dans la société ? On pourrait penser que c’est le fil rouge du théâtre de Thomas Ostermeier, et pour qui a été marqué par «l’essai d’auto-analyse» (ou « l’introspection sociologique ») Retour à Reims(2009) de Didier Eribon, il devient évident que la rencontre de ces deux personnalités autour de la question des mécanismes d’exclusion à l’oeuvre dans nos sociétés capitalistes sera fructueuse pour continuer un débat qui se joue partout et tout le temps, que l’on y participe consciemment ou non, de quelque façon que ce soit : dans la rue, sur la toile, dans les bars, sur le lieu de travail, dans les œuvres, ici sur la scène.

Comment passer de la question personnelle à la question politique ? Comment réussir à trouver une cohérence entre nos principes et nos actes ? Comment se positionner sans écraser, se raconter mais aussi écouter, chercher un sens sans l’imposer ? Artiste ou individu lambda, on se débat avec ça depuis toujours, choisissant parfois le retrait parfois l’action, ne pouvant souvent opter pour rien.

Le spectacle mis en scène au théâtre de la ville commence bien avant l’entrée dans l’Espace Cardin que l’on atteint en longeant les barrières sous le regard averti des forces de l’ordre un samedi soir de janvier, un de ces samedis rythmés par les manifestations des gilets jaunes que l’on compte en «  actes » dans les médias. Nous sommes donc ces personnages errant sous la pluie le long de riches avenues interdites au rassemblement populaire mais ouvertes à un public bourgeois venu là chercher du sens. Ce spectacle trouve sa légitimité dans sa genèse, dans la pensée et les questions qu’il véhicule. La forme convainc peut-être moins, ou du moins l’assemblage des éléments participant au dispositif choisi par le metteur en scène. On est un peu endormi par la voix profonde et le ton atone d’Irène Jacob lisant le texte à la fois cinglant et poignant de Didier Eribon. C’est comme si Thomas Ostermeier avait été paralysé par la force du propos et n’avait pas totalement réussi à s’en saisir, à nous le re – présenter. Cependant, iI le fait entendre, et le dispositif scénique mis en place nous fait également pressentir cette réflexion sur les moyens d’oppression déployés par la bourgeoisie sur la classe ouvrière. Alors pourquoi cette sensation de flottement dans l’espace scénique ? Une belle idée pourtant ce documentaire en deux parties projeté au dessus de la scène : dans la première des images tournées à Reims de Didier Eribon lui-même face à sa mère, leurs deux corps imprimant sur la pellicule la différence criante de leur réalité sociale, images intimes mêlées d’archives filmées sur mai 68, l’élection de François Mitterand en 1981. La seconde se présente sous la forme d’un kaléidoscope d’images d’actualité et d’archives, et pose la question des responsabilités face à la montée de l’extrême droite dans toute l’Europe, soulignant l’échec de la gauche, sa quasi disparition, sans pour autant boucler la réflexion, donner un sens.

La mise en abyme théâtrale de deux séances d’enregistrement de passages de l’essai d’Eribon sur le documentaire, les discussions entre l’actrice jouée par Irène Jacob et le réalisateur interprété par Cédric Eeckhout sur les choix à effectuer dans le découpage des extraits du livre, sur la pertinence des images en lien avec le propos, si elle est en soi une bonne idée, a du mal à s’incarner dans des paroles et des personnages qui manquent d’envergure. La seule voix qui compte soudain est celle du propriétaire du studio d’enregistrement, un français petit-fils de tirailleur sénégalais (le rappeur Blade Mc Alimbaye) qui fait entendre la parole et le son de la révolte, donne de la justesse et de la force à ce qui en manquait. Mais que dire de ce dernier plan, lorsque ce même personnage, cadré serré par la caméra du réalisateur qui a compris qu’il avait justement sous la main un représentant des opprimés, raconte l’histoire de son grand-père, encouragé par deux mines compatissantes d’artistes blancs. On se dit alors que la honte sociale ressentie autrefois par Didier Eribon, celle-là même qui l’avait poussé à rompre avec une famille qui ne partageait aucune de ses valeurs, a très bien pu se transformer en honte bourgeoise, la honte d’être un privilégié et de faire un spectacle qui ne sera vu que par un public de privilégiés dont nous faisons partie.

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