Berlin 2008

C’est au retour d’un voyage à Berlin en 2008 que je découvris dans un documentaire ce qu’était le « Kanun » en Albanie. De la rencontre de ces deux univers, naquit le récit Venir frapper à une porte à minuit passé.

Huit ans plus tard, la fiction est devenue Berlin 2008 découpée en épisodes quotidiens sur le blog du Pôle 30.

Si vous avez raté le début, vous pouvez cliquer sur le lien ci-dessous.

https://atelierstraverse30.wordpress.com/2016/12/21/berlin-2008-e01/

Berlin 2008 E02 — Ateliers de Traverse – Pôle 30

U-Bahn, le vieil homme à l’orgue de barbarie reste indifférent au passage des jeunes du samedi soir, sac au dos et bouteille à la main. Enfiévrés, enlacés, nous le sommes. Je ne ris pas lorsque, entrant et trébuchant dans le wagon, mes lunettes tombent dans l’espace le long du quai de la station. Tes yeux […]

via Berlin 2008 E02 — Ateliers de Traverse – Pôle 30

Berlin 2008 E01 — Ateliers de Traverse – Pôle 30

1. Dans l’avion de retour Par les hublots, s’éloignent les éoliennes, la Spree et ses lacs, les couleurs automnales des forêts berlinoises. Au-dessus des nuages, la lumière trop vive me force à détourner l’attention de l’extérieur et j’ouvre le quotidien glissé dans le filet du siège avant, tout en cherchant mes lunettes dans ma besace, […]

via Berlin 2008 E01 — Ateliers de Traverse – Pôle 30

Plus jamais n’être malade d’inexpression

burroughs

Une fille, chemise déchirée, pleure près d’une fenêtre sale. Elle cligne des yeux. Sa bouche se tord. L’autre pare. Encore et encore «What’s your problem ? ». Il s’agite, s’impatiente, lève les yeux au ciel. Lui, porte une chemise blanche dont il n’a pas boutonné le col. Elle repose ses mains inertes sur les cuisses. L’autre, encore et encore. Ses mains battent l’air par intermittence. Il s’exprime en français dorénavant.  Prononce « Parfois ». La salive s’embarrasse entre ses mâchoires fermées.

La fille s’exclut. Elle revoit Alan qui foulait l’herbe, son éternel foulard autour du cou. Chaotique frère Alan. Amoureusement Alan. Où l’enfermement se niche-t-il ? Dans l’ascenseur qui l’amenait jusqu’à sa chambre à lui ? Dans le cabinet du psy dont elle n’a jamais franchi la porte? Dans l’herbe où il se vautrait ? Brebis égarée dans les gorges. Intrus sans appel parmi les autochtones. Absent à toutes ces choses qui encombrent les hommes de la vallée.

Une fille, chemise déchirée, pleure. Le temps se disloque. Autrefois, elle marchait, se perdait, s’agrippait. Elle franchissait des gués. Les émotions ponctuaient le parcours. A son retour, elle caressait ses mains, parfois ses pieds. Elle prenait davantage soin de lui. Une cérémonie tendre et concentrée qu’elle accordait à chaque centimètre carré de sa peau. En sourdine, les sons de la rue, déchiquetés, emmêlés dans les tonalités pastel de l’espace matinal.

La fille parle pour elle-même. A voix haute elle répète « Mon revers de silence » comme le ferait une lumière tournoyante émanant d’un cylindre troué. Au fond de la pièce, un grand miroir au tain abîmé où défilent de secrètes silhouettes. Nul à part elle ne les distingue. A ces moments, tout échange est impensable. Les jeux de l’enfance ont mal tourné. Dans l’obscurité si spéciale d’une salle de casino, lorsque le croupier profère « Rien ne va plus », elle entend « Les jeux sont faits ».

Une fille près d’une fenêtre sale. Elle tente vaguement de composer un bouquet. Les pompons jaunes éparpillés voltigent à cause des bourrasques annonciatrices d’orage. Elle a si souvent changé de domicile. En cet instant, elle compte jusqu’au chiffre 9 et se remémore le tiers des maisons familiales. On se fichait de la pauvreté, des tables branlantes, des éviers qui gouttaient, de l’odeur de pisse et de sueur. Leur paradis c’était la cour. Au milieu, les contours fous d’Alan, assis.

Les bizarreries d’Alan ont été nommées. L’institutrice, le médecin de famille, les oncles et les tantes, tous ont décliné leur savoir. Les IRM ont figé son frère utérin de silence. De lui, elle a toujours su autrement. Alan, celui qui psalmodie des contes cruels, de mutiques symphonies, de lents mantras. Alan, celui qui amène les étoiles au-dessus d’eux, cachés sous les lilas. Demain elle lui apportera des bonbons. Demain il sera lassé de vivre. Dans un souffle, elle percevra « Call me Burroughs ».

Le 27 août 2016

© Catherine Robert

Silence comme…

SilenceSilence comme une inertie de la pensée rendu vaine hormis la concentration à ne pas se laisser dévaster par le virus ou bien la chaleur.

Silence comme le pavé frigorifié sous la crampe, sans ajout aucun à la libération du spasme; avec prudence à laisser endormi  tout témoin.

Silence comme les mines maudites au cadmium après que touts aient rejoint leurs maisons puis aient souffert leur départ, leur honte et leur misère d’avenir précaire.

Silence comme à l’écoute des contractions, présage du petit bonhomme dans l’apparition d’un coude ou d’un pied dévastant le profil abdominal.

Silence comme la peur, l’absence de reconnaissance de la nuit et de ses fantômes ou plutôt la multiplicité du jamais ouï sous la voûte céleste.

Silence comme la posture de la femme tétanisée de tant de tricheries et de vacheries et de mesquineries chez celle allongée dans sa chilienne.

Silence comme les pleurs, ceux ponctuant certains anniversaires si tout le monde rit et chante dans le vide absolu – le sien.

Silence comme 05.00 a.m, le bruit sourd d’une voiture au loin, le ronronnement du frigo et le calme puissant durant la lecture et l’écriture.

Silence comme le père et la mère sur les photos vieillies, nulle légende et une aura, l’accélération de son pouls tandis qu’elle espère.

Silence comme l’homme – de dos – en contrebas – D’une main il porte la cigarette à la bouche. De l’autre il abaisse la tasse de café. Vice-versa.

Silence comme le ralenti d’une danse, d’une course, d’un combat face au vide habité seulement de deux êtres face à face.

Silence comme une marche à pas mesurés épousant le sol tantôt pierreux et plat, tantôt glaiseux en pente pour qui sait cheminer.

Silence comme la frontière dessinée au fil des années sans que rien ne s’y oppose et aujourd’hui tu t’en vas sans mot dire.

Silence comme à l’intérieur, la chaleur à l’extérieur et à la surface des vitres une mouche brode des points et contrepoints, telle un pianiste sur sa chaise trouée.

Silence comme un proverbe intrigue, fascine et perturbe alors que non, on n’a rien demandé et d’un geste de la main on fait comme si de rien n’était.

Silence comme l’effroi sur l’écran de cinéma où s’exposent les héroïnes hitchcockiennes lorsqu’on a coupé le son car le voisin a tapé contre la cloison.

Silence comme un espace défloré dans le fracas des pelleteuses impossible à freiner malgré toutes les bonnes volontés – un espace dévitalisé.

Silence comme une prière interrompue par des barbares là où s’élèvent les tristes tours érigées sur d’anciens marécages de la Seine.

Silence comme le souvenir d’une pièce où nul n’appose sa voix, le gisant se suffit à lui-même sans solliciter les promesses qu’on lui tient.

Silence comme une symphonie figée dans l’ambre des amours perdues – ainsi fracassent l’air toutes les percussions de Mahler.

Silence comme la nudité derrière les lilas, l’eau tarie goutte sur les dalles blanches tandis que tournent les guêpes à cette heure-ci.

Silence comme la guérison impossible d’une maladie qui n’en est pas vraiment une, un retrait des autres et un retrait de soi – lèvres fermées.

Silence comme l’écho stridulent des voitures de pompier, garrigue en braise, se sont tus les insectes et les couleuvres et les cailloux.

Silence comme le soupir de tous ceux qui n’ont plus rien à perdre, sans terre, sans toit, sans eau ni quignon. Sans bruit.

Silence comme tous les mots que tu profères bas, que tu profères mal, que tu profères à contresens, t’exaspèrent et te révoltent, Don Quichotte, comme lui profane.

Le 25 août 2016

© Catherine Robert