« L’histoire, c’est de l’argile » A.K

Le matériau dessus les bandes de jute crispées de blanc parcimonieux, le matériau dessus s’effiloche, se soulève et se fend. Alors il brille de feux disparates sur la double page, générant des lignes perdues que le solitaire emprunte, qu’il perd et retrouve dans la RFA dévastée. Ailleurs le matériau se craquèle, se crevasse et se boursoufle. On songe alors au prisonnier qui an fond de sa geôle marque de ses ongles les murailles dressées. Un hanneton vole.

Il y a impossibilité à s’éloigner du feu tant il fait froid. L’aube part en volutes cernées d’une poussière verdâtre comme le teint bile de la mort. Peindre ? Paysages.

Le comble est de fouiller les bois, de déraciner les mémoires avant que d’assaillir tous les Teutons. À la fin du jour, on fait l’inventaire : qui la vallée, qui la terre brûlée, qui la forêt. Partout la guerre, des ruines et des briques. De l’huile de lin et du sang sur papier marouflé.

Tu pénètres dans la salle de ton passé accroché. Paris – London – Wien. Tu ne connais plus la morsure dans le ventre. Ne plus manger. Se rassasier de son spleen. Exit tout ce fatras. Ute la barbare est toujours présente dans l’acrylique, le shellac et la paille. Elle s’y vautre de tous ses os et toutes ses peaux. Elle, cariatide du passé. Amnésie dans le verre cassé, les murs griffés, le sol parsemé de tracts obscènes. Son haleine ranime les torches de Margarete et le brasier de Sulamith. Tu ne rêves plus de l’envoyer valdinguer à travers la verrière, la tête éclatée en bouillie sanguinolente qui goutterait longtemps, très longtemps à l’intérieur d’Ute. Innenraum. Perdu à tout jamais et sans regret. S’élancer vers les champs lumineux et sereins, a écrit Baudelaire.

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léger…

au-dessus de la Seine

Barbe-Bleue lâche ses rets

s’envole le cendré

de la faille de brume

l’hiver – soupir des aïeux

Infinis paysages

L’infini se défait à l’intérieur du paysage de tes épaules.

Au-delà de tes épaules, ils parlaient tous italiens qui déjà rêvaient au paradis depuis l’assèchement des nappes ourlées. Dans les estampes libertines que durant de longues heures ils avaient feuilletées, les putes mortifiées s’évanouissaient telles une nuée d’oies brouillées.

Le bizarre s’est dispersé,

Le beau s’est déposé.

Tu as encore eu mal à l’estomac. Tu as toussé, en retrait. La coque couleur de plomb s’est parsemée de grandes taches, as-tu proféré à voix haute en te détournant de la lucarne des cabinets.

Depuis le plus jeune âge, les rigoles sur ton torse sont passées de déconcertantes à familières et tes épaules nues ont eu le temps d’imaginer l’inconfortable infini.

Le bizarre et le beau, Catherine Robert, 2011

paysages

MICHEL CABOS, Fusain, 2011

 

Paysage materné Le ventre qui s’arrondit, ça et là le contour d’un pied ou d’une main avant que les spasmes ne foudroient, hormis l’attente rien n’est plus désirable que ce temps précieux de l’intrigant double qui n’en est pas un, tout en s’abritant durablement dans l’amnios.

Paysage indigné Comme un bœuf dévitalisé, écorché et massacré, comme l’ouragan qui fait se briser la lune contre le carreau ébréché, ton âme brosse en filigrane un patient suicide au cours duquel jour après jour chaque geste tantôt doux tantôt brutal achoppe.

Paysage épopée Beaucoup de recul il faut laisser, nulle proximité physique, un lieu et un spectacle du lieu, une chronique improvisée, celle d’une sexualité défaillante, signe à réinventer d’avant l’ère classique, on peut dire posthume.

Paysage enfanté Quoi de mieux que les stocks de poisson sur la grève ? Certains accouchent, d’autres se douchent à cette heure qui dessine l’arbre de la journée à venir. Les cartes postales frémissent dans les tourniquets. Au loin, la criée ignore le séculaire dioxyde de carbone.

Paysage haché Ses pupilles sombres et ses griffes de Joconde, un lord laconique au piano derrière lequel les lambris retracent la folie, un dictateur à l’ADN feuilleté et une miss du Dorset aux lèvres gercées par la poudre ne nous renseignent guère en brouillant les pistes.

Paysage sidéré Zombie aussi mauvais qu’un brigadier musclé et aviné, laissant libre cours à une mémoire qui creusait et divaguait, il fut abattu comme les chevaux en leur temps après que l’exploration se fût achevée sous l’empreinte de la lune violacée.

Paysage trituré Des bulles de Champagne abritent les frères au teint blafard qui retinrent les gratte-ciels lors de l’éruption diluvienne de 1929. Voilà un fantasme sans nom, là où la voix cachée dans les cordes ignore toute extrême ponctuation musicale.

Paysage ignoré Recto verso le paysage de ta nudité s’éloignant au bout du couloir, du sentier et de ta vie, la chaîne de tes jours sans moi désirée et le trouble de la solitude livrant bataille à l’exquise incertitude de ta précarité.

Paysage cinématographié Cinémascope mental où s’affrontent danseurs issus d’un Bollywood chamarré et squaws du Colorado au fond de fjords glacés sans que la vraisemblance, de par l’astucieuse mise en scène d’un démiurge ne soit altérée – soit une chorégraphie qui m’embrase au réveil.

Paysage cendré Se meuvent l’homme fourbu et l’enfant geignard, en arrière plan une balle orange accomplit son cycle dans un silence étourdissant, non ravivé par les passages des fourgons militaires, des cohortes de mercenaires et de leurs exactions associées.

Paysage strié Des barreaux qu’un imaginaire tordu s’acharna à dresser, l’idéal profil d’un homme non rasé, les couleurs criardes d’une banlieue sinistre et la voix off de Monica Vitti, tout à fait ce qu’un supplicié n’emportera ni au paradis ni en enfer.

Paysage humé Espace volatil des cendres brassées par des membres graciles, les bouilles noircies des carbones délaissés sous la soupente, sans un bruit – les parents sont à la sieste et les regards vibrent d’une tonitruante joie interdite.

Paysage figuré D’Albuquerque à Zagreb, les départs non compréhensibles à l’enfant que tu fus, désolé et meurtri d’un autre choix que l’éventuel tracé par ton impérieuse dictature, quoi de plus gracieux cependant que l’espace des allers et retours !

Paysage sexué Depuis la cohorte des chromosomes X et Y jusqu’aux poupées Barbie et à la Kalachnikov en plastique, androgyne exhibé sur panneaux Garaudy, indissociable comme le pénis incisé des aborigènes est l’application aveugle de l’histoire qui génère notre monde.

Paysage politisé Tirésias désigné à l’opprobre, la signification en est pour le moins implicite dans l’Europe vieillissante, affichant ses obèses munis de sonotones, pacemaker et Leica en bandoulière, enclins à une loi totalitarisante de l’individu.

Paysage décédé Dans la rue un policier – désormais qui n’est plus – aux dents jaunes, depuis sa voiture il tirait sur sa cigarette et il déchirait des papiers d’identité. Un homme au polo rayé n’a fait sursauter personne. La journaliste a simplement commenté « Le fossé est grand ».

Paysage sauvé La fenêtre refermée. Alentour, les discussions sur le devenir du lin, des huiles ou des parfums. Si un quidam y voit quelque essoufflement, dites-lui son erreur. Les palabres poursuivront leur cours. Le marché aux tissus ne pardonne pas.

Paysage réparé De la nuit et ses chimères, du trou cauchemardesque à la spirale incestueuse de nos insomnies, du retard plein d’esprit des cerveaux azimutés, de l’histoire du soleil caché, de l’angle fouillé par les astres et la lune, égoïste auprès des endormis émouvants et tristes.

Paysage mélopée Complainte qui se construit dans mon abdomen tandis que mes bottes s’enfoncent dans l’argile forestière, écho de l’écureuil grimpant au faîte d’un châtaignier qu’on eût pu croire foudroyé et morsure agaçante des moucherons par milliers.

Paysage récit Quelques feuilles détachées, une allée de gravier, un banc à peinture écaillée, Joséphine et Napoléon en culottes courtes sur champ de bataille, Love is the deserter. Les morts de tout le monde sont à enterrer, mais les autres ? On se doit de les réciter.

Paysage millésimé Que le général Gouraud se retourne dans sa tombe, mais les crayères gallo-romaines n’accueillent plus les chardonnerets dans l’aube brumeuse. Ni zoo ni cabane, juste des galeries où résider expose à transformer son cœur de bois en idole sculptée.

Paysage sublimé Cieux de l’église impitoyable où s’agitent les grimés dans une fumée d’encens libanais honorant à l’infini le meurtri, ce Christ qui déploie son androgynie devant les rochers désolés d’une Palestine défigurée.

Paysage transposé Chemin pris dans l’album, témoin de la rareté des visiteurs d’un zoo de Vincennes d’avant-guerre, déplacée la fillette, inopportuns les fauves, trouble la signification de cette sinistre étendue à l’avant de laquelle crocodiles râlent en dehors de toute connivence.

Paysage escarpé Traversée des siècles, meurtrissure de l’homme qui l’arme au poing menace plus faible que lui encore et agace l’œil aguerri de tel photographe défoncé à qui on fait dire des phrases inoubliables que le vol des hélicoptères enfouit sous la rétine sourde.

Paysage dominé Un tout qui renvoie à ce rien que la vanité excelle à figurer qui depuis longtemps a été déchirée tant par Pascal que par ses compagnons, bière à la main et clope dans l’autre, leur superbe encaissant le brassage hebdomadaire du jansénisme.

Paysage ensoleillé De l’Ascension du mont Ventoux me reste le jet des boules mates, métalliques et pesantes, en contrebas du chemin pierreux où s’écorchaient les bambins, tandis que le cliquetis des verres anisés annonçait une fin de journée estivale.

Paysage passager Si con et si humain, le bus au fond duquel gît le bel ange expatrié tandis que la forêt s’ouvre si proche à la trépidante société qu’il a dédaignée et qui vue du ciel résume bien les vicissitudes charnelles d’un temps abrégé par lui.

Paysage rêvé Ton format ravit les sens et dans un demi sommeil, enfourche l’oryx dont les cornes asymétriques laissent à prévoir une mort prochaine, plonge dans l’Euphrate et rejoint l’intimité de la fille aux yeux cernés d’un khôl givré au sel de l’Atacama.

Infinis paysages, Catherine Robert, 2011

 

1968

1968

MICHEL CABOS, Techniques mixtes, 2014

 

Seule au médian. On ne sait si elle approuve ou si elle redoute. La foule. Les cris. Les poings levés. Multipliés. Clonés. Des ombres chinoises. On pourrait l’appeler la chinoise.

Ni punk ni cyber, les yeux exorbités sous les flashs stroboscopiques de la torture moderne comme rescapé de l’univers paranoïaque philipKdickien.

Aveugle shooté au crack, à la tête anthropoïde surmontée d’une crête sagittale et aux svastikas bien humaines. Mi gorille, mi nègre ou bien CRS par l’os rendu muet.

Le poulet court encore même s’il perd la tête, dégoupiller ne le perturbe pas, tant habitué à ne pas se servir d’autre chose que de la matraque.

Autrefois la demokratie enjoignait à se livrer à son libre arbitre mais tous les braconniers le savent, de la proie la plus inoffensive au prédateur le plus féroce, ils se font tous piéger.

Sous la plage les pavés Sous les pieds la peau de banane Sous les membres usés l’esclavage citadin Sous les cerveaux troués le divertissement.

Peut-être se souvenir qu’à cet instant-là, Renault débrayait, les hôpitaux tournaient à vide et les cerisiers fleurissaient.

De l’infiltration du rat chez les nantis, les armées, les politiques. Sortis des égouts ils s’égaient sur les ordures amassées et lapent l’essence déversée.

Frapper du sceau du silence toutes les révolutions, encager l’alter ego, museler les forcenés vivants, d’autres hors du champ brûlent, caillassent et construisent le futur dont ils ne voudraient pas s’ils étaient omniscients.

1968, Catherine Robert, 2015

 

Le rêve d’Eluard

Reve Eluard expo

DOMINIQUE ROBERT, Textile, 2015

 

Le sommeil a pris ton empreinte

Dans le songe

Où tu marches à petit pas

La nuque tournée vers l’odeur

Perdue de la pluie

Sous les nuages de ses paupières

Hors l’étoffe dont les rêves

Se font et se défont

Hors des traces figées dans le sel

Loin des résonances nocturnes

Et je soumets le monde dans un miroir noir

Charbon de bois et encre de Chine

Traversés, désunis, répandus

Dans les faubourgs de Marseille

Cité irradiée par l’astre

Où les déments qui le dévorent

Fuient les lépreux

Aux yeux fendus

Lèvres patinées à l’argile

Muets comme les innocents

Dorment dans un reflet sanglant

Pupilles de genette envoûtée

Poumons suffoqués

Par le retour du chat roux

Saupoudré de cauchemars

Je rêve que je dors je rêve que je rêve

D’un pays survolé par les oiseaux

Échappés de la Tête d’or

D’une vieille sorcière

Si belle et si triste

Le rêve d’Éluard, Catherine Robert, 2015

Code RVB

DOMINIQUE ROBERT, Textile, 2013

 

Rouille

Action destructrice du temps écoulé

Il aurait fallu franchir le pont toboggan au-dessus de la voie ferrée qui datait des années cinquante, rouille menaçante et boulons épars. Sinon, c’était le tunnel de brique sombre avec au bout la salle qui contrôlait la piscine radioactive où l’on baignait les forcenés. Dehors, au-delà de la ville, avec les jumelles, on apercevait le profil d’une femme en djellaba blanche et foulard fleuri accompagnée de son père de guingois sur une canne qui attendaient le bus. L’herbe pleuvait en écus d’or.

 

Violine

Substance âcre, extraite du rhizome de la violette

La mâture dressée, le nez arque bouté, l’eau giclant, brise et bise écartelées, la fente serrée à vif. Les peaux sont moites et les langues sèches. Bat, bat la peau brute, mordorée, de violine à châtaigne. Bat, bat le trou de moiteur. Arracher ce creux, ce bloc, qui obstrue. L’aimé se transforme en prédateur. Flamboyant, son sexe exhume l’écarlate, elle plonge et rougeoie dans l’eau glacée. Semblables pétales ne s’étaient envolés depuis si longtemps.

 

Blues

État d’âme mélancolique à Memphis (Tennessee)

L’express traversait la vallée d’éther. Ils ne savaient ce pourquoi ils voyageaient ensemble. Lui souffrait de cyanose. Ses lèvres en gardaient trace et sa peau lentement carbonatée virait au cuivre. L’indigo dessinait une balafre qui riait jusqu’aux oreilles. Elle répétait « Mon fils, que d’ecchymoses ! ». Il aurait voulu tailler dans le taffetas bleu, comme si un fragment d’ardoise acéré lui découpait une petite plaie, juste sous le coeur.

 

Code RVB, Catherine Robert, 2013

 

 

Herbes folles

 

DOMINIQUE ROBERT, Textile, 2008

 

Opus 1

Suinte lourd rosaire à humeur vagabonde

Papavacées et Labiées bourdonnantes

De Damas échappées

Herbes, herbes folles

De l’oubli chamarrées

Languit vespéral août, lueur rougissante

Un opiat pimenté sur lèvres immondes

Opus 2

Tianzhen reprend son souffle. Dans sa course, oubliés les reproches et les humiliations. Elle a laissé ses sandales sur la voie de terre, elle a enjambé le parapet du pont, elle a franchi la chaussée interdite et elle s’est plongée dans les graminées. Monsieur Chan ne la punira plus, il ne la coincera plus contre la porte de bois, la langue et les mains écarlates voltigeant. Les tiges lui picotent les joues, rouges de l’effort. Les semences dérangées explosent à l’air matinal et lui pénètrent dans les narines. Elle détale, les paupières  fermées sur son regard apeuré. Jusqu’au bout du chemin, jusqu’à la frontière, jusqu’à l’embarcadère, jusqu’au camp de réfugiés. Elle a gagné son surnom d’herbe folle.

Opus 3

Les rousses et les blondes

Les lisses cabossées

Enivrantes ou sages

Folles, les herbes folles.

Opus 4

Sous la lumière fauve

sonne l’heure des herbes folles

Celle aux grands prieurs, yeux fermés au ciel

La gueule d’une timide hurle à la lune

De Jéricho à Damas, Salomon trace sous terre

Tombe la monnaie

Les papes se frottent les mains

Chats et aspics farandolent

Passant les murailles

Auréolés de semences nomades

Depuis Chine jusqu’aux Alpes

Elles dessinent une ode à Vénus.

Les herbes folles, Catherine Robert, 2008