Château-la-Vallière

Lecture par Catherine Robert

Mon regard instruit la ville

« Mon regard instruit la ville comme un cabinet de curiosité à ciel ouvert », Hendrik Sturm, artiste promeneur

Sourdent des voix enfantines

(en s’éloignant)

pouët              pouët              pouët

les goélands ne miaulent pas

les chats ne sont pas des coqs

Anikha étend les filets pourpres sur la terrasse, en songeant au récit du dromadaire enragé. La turquoise rose a noyé ses regrets, « la viande séchée résiste au temps », dit-elle.

De portes entrouvertes de la médina, monte la mélopée culinaire –  réjouissances – Anikha a rejoint sa couche entre chien et loup, elle a aligné des rubans blancs sous le miroir aux boules d’ambre.

Baudelaire et Nadar dansent sous ses paupières.

« Être là, dehors et partout, au fond, que lui importe ? » prime l’espace, les falaises au nord brumeux. A ses pieds, des traces du henné de la semaine passée.

Il a coupé les fils

Le sucre a fondu dans la théière et le marabout s’est retiré.

– Autant de fois que souffleront les alizés sur la poignée de porte, autant de fois que s’y reflétera la lune, autant de fois je t’aimerai.

Mogador la bien dessinée caresse Anikha, sa peau sombre couvre les hurlements de l’aîné capricieux, couvre les chuintements du nourrisson, couvre les halètements des félins.

Beurre grappillé par les goélands leucophée, logorrhée, abhorrée [apaiser son esprit]

Pense Anikha, faire exister le large              

au-delà de la baie       au gré des vagues       au sein des mots

Musique, hors la terrasse, inventer des chroniques, parfois s’accroupir au pied d’un pistachier et sur les joues les larmes couleraient…

Le kurkum est toujours aussi odorant, le port s’éveille à l’aube, Inch’Allah.

Ce fut une rencontre

Près de la capitainerie, Anikha attend dans un taxi.sur la banquette auprès d’elle, deux petits mangent des crêpes. Elle se remémore…un portugais qui dressait des chiens sur les remparts. On lui avait volé son couteau et sa bombe lacrymogène. Il n’avait même pas une canne. Il écoutait Miles Davis et lui répétait « je vis dans un monument historique ! ». Tout cela prit fin en avril. Avril vide. Le thermomètre affichait 24°C cette nuit-là. Qu’est-ce que le chagrin ? Elle ne ronge plus ses ongles et ses yeux frôlent l’invisible.

Silence lors du ramadan

– Si le ciel s’assombrit sur le souk, ne te mets pas à courir, lui répétait sa mère autrefois. Trop tard pour désobéir, trop tard tout court. La légende raconte un vieil homme sec qui a franchi le rideau de perles de thuya ; qui a signé de grandes formes bleu et jaune pastel sur du papier arche ; qu’il a converti en lingots d’or. Une boîte se fendille dans la paume d’Anikha.

La pluie et la terre se sont connues, la vigne et le blé ont produit, l’écorce du figuier est sacrée.

« Que la mémoire tatouée aille en paix », dit le poète.

Sur la terrasse en pisé, de hautes jarres dégorgent de géraniums et de misères. Anikha répond au courrier de son amoureux, une héroïne en quête d’un homme heureux. Hier…d’entre ses eins, elle avait sorti de sa robe des poignées de babioles en argent.

– Salut, a-t-elle fait

– Salut, il lui a répondu

Puis ils ont baisé dans les fragrances de benjoin et de clou de girofle. Essaouira abrite les âmes qui d’un point, couvrent l’espace.

En octobre, oui en octobre

Au clair de lune, au large de la forteresse, luisent les coquillages, balayant le spectre de lumière à l’horizon. Anikha a aperçu le vol du faucon. Ce soir, elle a pleuré de désirs, énergies et frustrations. On entend sonner l’horloge blanche 2h 30 – 3h – 3h 30…La chaux blanchit le tronc des araucarias au pied desquels les junkies ne portent pas plainte.

Les chants dominent

Le son des tambours

Les djinns tiennent

En laisse El Souirah

Les gnawas écrasent

Sur leur passage

Fleurs d’oranger et

Pétales de rose

Le raphia est bleu, les perles sont ocres, Castle made of sand tourne en boucle boucle boucle, les quais sont roses, les psalmodies s’avalent sur une grève inconnue.

Les oiseaux survolent le môle. Ce soir, les mains grillées de dentelle, un burnous gravit les marches du crépuscule Haha.

La chamade du cœur est interrompue

Tu vis dans le royaume des pourpres

La baie y est cruelle

Je suis un animal inspiré de tous les disparus

Et moi, un cœur de goudron

Fantôme des marges

 

 

Jealousy / Dehors elle n’y voit point, dedans elle mate, elle s’étourdit, adolescente intense.

 

Hardiesse échappée des cercles

 

Parmi tesselles de calcaire, marbres de Carrare et pâtes de verre

 

Peux-tu m’offrir ce que je n’attends pas ?

 

Un chien colleté veillait au dernier repas de la belle

 

Je ne suis pas Charles Joseph Natoire

 

Franchir les voûtes bordées de feuilles d’acanthe et s’asseoir aux marches de marbre

 

Retrouver dans le bleu pétrole le voyage en solitaire décliné par l’homme malade

 

De qui puis-je m’éprendre ?

 

Je suis la mort de Lucrèce, les chausses de soie palombe, le front barré de vilaines cicatrices, le mouchoir trempé de larmes feintes et la main portant la dague. Je suis la mort de Lucrèce, esseulée sur une chaise basse, gorge blessée. Je suis la mort de Lucrèce, élève de Pietro Francesco à Varèse.

 

Ultime sensation de l’odeur de la cire, gris doré sous les bottes et baiser de craie bleue nordique.

 

La zootechnie ? Un paradoxe qui met fin à l’enfance.

 

 

 

Fantôme

des

marges

Il est une légende qui prétend qu’au lac de Garde, surgit à la lune une vieille femme à la tête de mort. Son fichu noir empeste l’ambroisie.

 

! Admite, toi qui ne sus obtenir rien de ce que tu désirais auprès du roi d’Iolcos !

 

On a poli le marbre, récolté le pollen, versé le lait et offert le riz

 

Me surprendre dans la lumière du patio ?

 

Au sol jouaient les enfants vêtus de couronnes florales

 

Le spectacle d’un sein sous l’organza

 

Lions et sangliers s’affrontaient

 

Ignorer la foule

 

Une poignée d’huîtres dans Venise mourante

 

Tu as répété « Je ne suis pas Jésus au milieu des docteurs ». Tu étais si jeune à l’époque, j’agençais ma chevelure d’un turban rayé et me faisais appeler Mattia.

 

Traverse des bleus, le coutil qui enserre la taille loin au-dessus des champs dont la moisson deux mois plus tard emplira l’air de sa poussière, le tissu disais-je, répond au ciel (qui sait s’il est de jour ou de nuit) sans pour autant recéler l’inquiétude mais plutôt un vaste mystère par deux formes équivoques souligné. A l’est de la première colline qui se révèle – si on admet pouvoir s’approcher à l’aide d’un instrument d’optique approprié – deux individus s’éloignent de la chapelle blanche qui se découpe sur la crête.

 

 

des Marges et des Friches

gare[1]

Valence – apparition sous les brumes –immaculées non point

Surprise que le train ne s’y arrête pas et assoupissement

Chute du chapeau de feutre de l’homme qui balançait son pied dans l’allée

Près de toi, nul éveil

Sinon

Perceptibles les vignes qui pleurent, le rose des arbres de Judée en flammes

Tel, traversant un champ sous les ondées de pétales blancs

Oublié l’essoufflement tenace

Oublié le corps massif près de la vitre

Effacement de la vallée du Rhône

Là et ici – Las !

Tes racines sont dans le sol de tes mots

Face à la route embaumée, celle qui mène aux Cévennes

Tant d’itinéraires bardés de pierres sèches

Les aïeux reclus

Au nom d’une modernité réprouvée

Ceci est la perspective de (re)venir à Nîmes

Iris du XXIème siècle

La place d’Assas, l’arpenter, l’épuiser, prendre appui près de Robert Denis

Quelque chose est insupportable mais quoi ? Mais SOI ?

Sous les miellats, vanité fait force de loi.

Souvenirs des rituels – comme demoiselles de fées

Ne pas se réveiller de mauvaise humeur

Penser à sa survie

Comment Picasso rature et Breton biffure

Reconstituer un itinéraire

La ville désertée du pas de Courbet au pont amputé

Comment le mouvement du père au fils dessine autre chose

Que le double héritage de la domesticité et du prolétariat

Les toits, les fontaines et les flaques d’eau sablée

Les injures qui ne sont qu’apostrophes

La foule piétine l’esplanade, son taux d’adrénaline crève le plafond des platanes

Sous la harangue d’un bonimenteur – Nil novi sub sole

Qu’est-ce que le souci ?

Souci de l’âme qui ne trouve plus d’adoption

Regards autour de soi

Sous fenêtres closes, crocodiles avant migration, des ombres, une lumière médusée

A quand le printemps ?

Fils tissés, fils non ciselés, des froids et des chauds

Succession de révolutions

Relire –après- ce que furent les Karamazov

Moi, je suis immobile à Feuchères.

J’attends à mi-chemin de l’ascenseur vitré et de l’escalier de pierre.

Apparition, gare de Nîmes, d’un homme au sourire chavirant.

 

Marginalia

« Comme si je pouvais habiter aussi l’espace du voyage. »

Raymond Depardon

 

I

Immobile à Feuchères.

J’attends à mi-chemin de l’ascenseur vitré et de l’escalier de pierre.

Apparition gare de Nîmes d’un sourire chavirant.

 

II

 

Comment voir l’autre à travers un prisme ?

Chercheur d’or et pionnier en 1848, je  n’ai que de vaines réponses.

Une voix off soulignée de rouge me chuchote « L’esprit des lieux est une étrange chose ».

 

III

 

.222 Remington – Masse de la balle 55 grains -Vitesse initiale 943 m/s

Cette femme s’ennuyait. Pour se divertir, elle avait décidé de réaliser l’éthologie de l’espèce humaine.

Expériences de séduction, d’adultère, de séparation et de reconquête…

 

IV

 

Elle me rappelle Rahma, celle qui après avoir tué les pères, en éprouve bien sûr une infinie nostalgie.

Malgré tout – Aimer en ce lieu clos embaume. Aimer en ce lieu clos étreint. Aimer en ce lieu clos réfléchit.

Comme tranchant de lame ternie remet à l’envers ce qui était à l’endroit.

 

V

 

Ricochets sur (sa) peau passée au gant d’huile de cade. Son corps n’est pas lieu de gêne.

Je l’oints – du gant de crin qui doucement l’échauffe – tant que son sommeil ne peut advenir. Ricochets sur (ma) peau.

Maladresse qu’entre deux baisers elle m’a soufflée.

 

VI

 

Lit terrible où s’inscrivent les svastikas!

Mot d’ordre dans l’atrium: pénétrer et se sentir soulevé – masculinité tendue.

S’échapper du cercle de mosaïque, virer romantique, se tenir la main et déambuler dans des jardins imaginaires.

 

VII

 

Bambous contemporains du palmier offert en 1985 par le jeune Martial à Bernadette l’effrontée.

Pourquoi écrire telle légende sous le simulacre d’une leçon d’amour ?

Le temps gris, les flaques belles et une partie de moi-même rapetissée à toute vitesse. Nil novi sub sole

 

VIII

 

De colza dont ses bronches ne savaient se défaire, elle récoltait des bouquets qu’elle offrait aux chiens.

Les feuilles d’oxalis palissaient à l’ombre, j’avais la frilosité qu’on recherche à Cadaqués.

Mon cœur fatigué à mi-avril.

 

IX

 

La boue ruisselait qui aurait pu me soigner. Voulait-elle de moi ?

Rue des Moulins, elle avait prononcé « Les cadereaux se désengorgent ». Mais elle ne voulait toujours pas de moi.

Cela ne pouvait que finir mal, non ?

 

 

[blanco y negro]

garcia_alix[1]

Alberto Garcia-Alix, Gabriel, 1980, Photographie – Tirage argentique N&B

Il a recouvert des valérianes officinales de dessins au curaçao [azul] tel que le professait le Dr Charcot en 1853.

Il a autrefois travaillé avec de petits plateaux de bakélite polychrome [multicolor] qu’il recouvrait de plâtre patiné et de vernis magique sous lesquels il avait peint de purpuréens [púrpura] carpelles.

Il a accompagné des militaires qui avaient déserté Libreville, blêmes [pálido]de colère.

Il a fait la cible au volant de ses voitures sanguines [carmin] après avoir joué longuement au base-ball avec ses enfants.

Il aurait dissimulé de la psilocybine dans le fauteuil noir et blanc [blanco y negro] qu’occupa sa vieille mère à Rodez de 1905 à 1969, ce qu’il a toujours nié.

Il a utilisé sa sœur aînée, non pas celle qui possède un sixième sens pour détecter les brebis galeuses mais celle qui hurlait « I love you but I’ve chosen darkness » [oscuridad].

Il a filmé sous le contrôle de scientifiques patentés, trois seringues verticales parme [violeta] selon les angles respectifs de 180° ou 90° en un seul fix à Prague.

Il a soufflé les larmes des mères au-dessus des garrots maculés de pisse [amarillento] et après coup a rugi en prenant le pas de course « Tu peux vivre ici, si tu le veux ! ».

Il aurait fait tuer par mégarde 1, 2, 3, 4, 5 iconoblastes par inhalation d’astringente pistache [verdín], sans toutefois les faire souffrir.

Il aurait fait aussi mitrailler plus de treize personnes en fermant les yeux [ciego] lors d’une descente à Phnom Penh, le 10 avril 2005.

 

Tu suces un bonbon qui entame les contours

La porte du frigo est une fleur de tabac, de celles que le voisin affligé d’un léger strabisme s’est procuré en vente libre lors de son 7ème voyage dans les Badlands. Toi, tu n’y étais pas.

C’est une tête d’oiseau mal découpé, coiffant son ombre sur le papier mural d’un bouge à Carnaubeira da Penha. Sans doute l’aurais-tu souhaité.

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