Flashback / Flashforward

[Manuscrit d’Isabelle Vincent]

Tout commence ici

A demie nue les jambes écartées elle se ploie au pied des Idolomantis Diabolica et murmure. « Je ne suis plus seule » ; elle cherche l’intensité de la lumière dans les plis du végétal – Andréa la quittera –et sa mémoire en toile mal tissée ramasse le flux des poussières laissées par cette rencontre.

C’était dans un jardin sauvage. Il l’avait suivie comme une méduse suit le courant de l’eau – splendides transparences. Il l’avait suivie jusqu’à la cabane sous les pommiers en fleurs. Quand elle remonte les pages de leur histoire elle se dit que c’était là que tout avait commencé, qu’il restait sans doute l’empreinte de leurs corps dans les feuilles mortes, que le ciel ne pouvait que se rappeler de leurs consentements.  Et puis le temps… Des erreurs ont germé. Des erreurs en forme de falaises infranchissables qu’ils avaient franchies à marée haute.

1La marée est basse et l’ovule est fécondé.

Elle n’est jamais plus seule. En filigrane de son devenir l’écho des vagues porteuses d’horizons chargés de fruits. Elle va sur le rivage des jardins abandonnés extraire de sa chair la flamme de la matière, la vie. Elle va victime consentante de la permanence de l’enfant. Il est sa lumière, il est sa résonance intime.

2 La marée est basse et l’ovule n’est pas fécondé.

Elle marche longtemps à côté. Ils se croisent au large des conflits. Leur amour fantôme se reflète dans le métal poli des lendemains abscons. Le temps la porte dans les limbes de l’indifférence et même sous la lumière il disparaît, elle ne le voit plus.

Claudine Dozoul

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Décembre 2017

Ateliers d’écriture le samedi 16 décembre

  • une journée d’écriture de 10h00 à 16h00, à St Germain les Essourts (76)

sur le thème de « Mémoire(s) »

OU

  • une matinée d’écriture de 10h00 à 13h00, à Nîmes

Clôture de « Mouvement(s) »

 

Lux diaries

Aujourd’hui la lumière comme l’amitié en recèle.

Aujourd’hui la lumière se rallume pour la femme désarçonnée.

Aujourd’hui la lumière d’une longue année.

Aujourd’hui la lumière accuse les coups du sort.

Aujourd’hui la lumière et ses complices.

Aujourd’hui la lumière sur une Flandre tatouée.

Aujourd’hui la lumière explore le passé.

Aujourd’hui la lumière qui enivrait Van Gogh (sur les pas d’Henry Miller à Phaestos).

Juin

Aujourd’hui la lumière rayonne parmi les livres.

Aujourd’hui la lumière signe Francesca.

Aujourd’hui la lumière a le charme hybride d’une demeure fraternelle.

Aujourd’hui la lumière incarne le petit mazet.

Aujourd’hui la lumière rencontre Kim.

Aujourd’hui la lumière, et moi? et moi? et moi?…

Aujourd’hui la lumière redoute l’orage.

Aujourd’hui la lumière a le sommeil profond.

Aujourd’hui la lumière des canadairs au-dessus des bambous.

Aujourd’hui la lumière, toute sur l’intime.

Aujourd’hui la lumière inonde les premières figues cueillies.

Aujourd’hui la lumière bleue d’un champ de lin en fleurs.

Aujourd’hui la lumière, celle de l’enfant et de la mère.

Aujourd’hui la lumière fraîche du petit matin.

Aujourd’hui la lumière vise au plus juste.

Aujourd’hui la lumière au fond de la poche, un mouchoir par-dessus.

Aujourd’hui la lumière concilie paroles et silence.

Aujourd’hui la lumière plane sur le désarroi.

Aujourd’hui la lumière jardine.

Aujourd’hui la lumière blanche des hôpitaux.

Aujourd’hui la lumière reprend souffle.

Aujourd’hui la lumière est douloureuse.

Aujourd’hui la lumière est un petit soldat.

Aujourd’hui la lumière est opaque.

Aujourd’hui la lumière a un corps ambré.

Aujourd’hui la lumière, coite.

Aujourd’hui la lumière ne réside plus.

Aujourd’hui la lumière bulle.

Aujourd’hui la lumière conjugue le Verbe performatif.

Aujourd’hui la lumière fuit l’entendement.

Aujourd’hui la lumière comme une invitation à la plage.

Aujourd’hui la lumière remonte le temps.

Aujourd’hui la lumière rechigne.

Aujourd’hui la lumière traverse les négatifs.

Aujourd’hui la lumière a un nouveau regard, elle sort du songe, elle capte l’innommable.

Aujourd’hui la lumière d’un photon qui se pointe  dans la tristesse.

Aujourd’hui la lumière des foudres quotidiennes.

Aujourd’hui la lumière, mémoire de feuilles via Binh Danh.

Aujourd’hui la lumière a des airs de  fragilité comme celle des petits coquillages sur les surfaces humides.

Aujourd’hui la lumière tremble, flamme sous les vents d’un destin.

Aujourd’hui la lumière bicolore des jacassements de pies.

Aujourd’hui la lumière d’un teint de jeune fille.

Aujourd’hui la lumière, on aurait dit un vieux plaid raccommodé en maints endroits, cher à Durrell.

Aujourd’hui la lumière vacillante de nos souvenirs.

Aujourd’hui la lumière de deux sœurs qui veillent malgré elles sur Kurt.

Aujourd’hui la lumière de deux bougies d’anniversaire.

Aujourd’hui la lumière, celle d’un voyou tatoué qui a grandi.

Aujourd’hui la lumière éteint l’espoir.

Aujourd’hui la lumière des éructements punk en stetson immaculé.

Mai

Aujourd’hui la lumière parle aux hommes.

Aujourd’hui la lumière a-t-elle la douceur d’une mousse au chocolat ?

Aujourd’hui la lumière boude les rituels.

Aujourd’hui la lumière survole la Lituanie.

Aujourd’hui la lumière de Lamartine quand le vin est bleu, la nappe est sale.

Aujourd’hui la lumière s’annonce bouddhiste.

Aujourd’hui la lumière esquisse une danse.

Aujourd’hui la lumière troue une vallée cévenole.

Aujourd’hui la lumière rentre au bercail.

Aujourd’hui la lumière des fourneaux, du fournil, de la fonderie.

Aujourd’hui LEUR lumière.

Aujourd’hui la lumière d’un automatique – lumière de terreur.

Aujourd’hui la lumière que je n’aime pas, celle du regret ou plutôt du manque.

Aujourd’hui la lumière des études.

Aujourd’hui la lumière des framboises en leur maturité.

Aujourd’hui la lumière bretonne, italienne, in fine gardoise.

Aujourd’hui la lumière comme celle d’un foie malade.

Aujourd’hui la lumière de pétage de plomb.

Aujourd’hui la lumière en d’aussi monstrueux parages…

Aujourd’hui la lumière se goûte en gouttes.

Aujourd’hui la lumière est loquace.

Aujourd’hui la lumière, ce sont les coquelicots sur le ballast.

Aujourd’hui la lumière balaie les archipels.

Aujourd’hui la lumière, c’est l’éclat d’un hélicoptère au-dessus du champ.

Aujourd’hui la lumière des Dogs sur notre jeunesse.

Aujourd’hui la lumière croustille comme une tartine.

Aujourd’hui la lumière aux temps du polythéisme.

Aujourd’hui la lumière dédiée à celle qui ne prend plus ride.

Aujourd’hui la lumière n’a pas d’odeur.

Aujourd’hui la lumière scande le temps.

Aujourd’hui la lumière posée là, tout simplement.

Aujourd’hui la lumière, poing levé.

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Parfum thé noir au chocolat 2

Blandine ne savait trop que penser de cette famille qui allait être la sienne. Jusqu’où la sienne ? Elle sentait monter en elle des réticences incontrôlées. Ils étaient tous si gentils avec elle, trop gentils. Elle sentait leur regard bienveillant, admiratif, conquis. Lors de ses dernières fiançailles – oui, elle avait déjà été fiancée – tout avait été plus simple. Il n’y avait alors que les beaux-parents et le grand-père libidineux. Thomas, son fiancé, était assez falot et acceptait tout ce qu’elle voulait.
Elle n’avait eu aucune difficulté à le convaincre d’habiter loin de tout, dans un hameau déserté au fond de l’Ariège. Elle avait besoin de solitude, d’ennui, de doute pour écrire. Elle ne se souvient plus très bien pourquoi mais l’histoire avait tourné court. Elle avait fui et s’était jeté dans les bras du premier venu qui passait par là. Il était beau, il était riche. Elle ne s’était jamais vanté de cette histoire à quiconque.
Et maintenant, ils sont là, plein de sollicitude et il y a cet homme, un oncle lui a-t-on dit, qui cherche son regard en permanence.

Claudine Dozoul

K, G, B *

Une fille chemise déchirée pleure près d’une fenêtre sale. Tant de plaisir à pleurer, extase désespérée de celle qui est décalée.

Une autre assise dans un coin sombre de la pièce aux murs délabrés anone une prière incantatoire qui envahit le silence. Elle se balance d’avant en arrière en rejetant régulièrement sur les épaules une longue mèche blonde. Elle sent la pisse.

Une vieille femme traine sur son dos une robe de chambre aux couleurs fanées. Elle suit consciencieusement LE chemin. Celui qui évite les vides entre les pointillés. Elle connait le texte par cœur et le parcourt sur la pointe des pieds. Tomber dans ces vides, c’est dégringoler de ligne en ligne. C’est rencontrer d’autres mots, d’autres mondes. Il faut alors en chercher le sens et la vieille femme est épuisée par ses chutes. Elle est au bout du rouleau. Les pointillés ne donnent plus suite…

La voix off :

-Stop ! Do not enter and don’t look back ! Les lignes de fuite n’ont pas de territoire !

Perdue, la vieille femme cherche à s’éloigner de l’impermanence des sens

Elle remonte le récit sur le papier calque plaqué au sol. Elle fuit l’enfermement du cube tapissé d’affiches fluo aux couleurs délavées. Moloch ! Moloch ! Moloch !

Elle veut sortir. The door of my cottage in the western night…

La voix off :

-I’m with you in Rock land

La vieille femme lévite au-dessus des mots, rayonnante, et murmure :

-Dis-moi quelque chose

-Call me Burroughs »

Une fille chemise déchirée pleure près d’une fenêtre sale.

Une autre assise dans un coin sombre de la pièce aux murs délabrés anone une prière incantatoire qui envahit le silence.

La vieille femme ne traine plus sur son dos la robe de chambre aux couleurs fanées.

*Kerouac, Ginsberg, Burroughs

Claudine Dozoul