En lisant Carver

La passagère s’est assoupie un court instant. Aveuglement. La lueur blanche des phares heurte celle d’autres véhicules, sur cette nationale 13 reliant Evreux à Pacy. La femme s’assure que les garçons dorment à l’arrière : le plus grand s’est recroquevillé sous son anorak, l’autre, attaché dans son maxi-cosi, a la tête complètement relâchée sur le côté, comme si sa nuque s’était brisée, pense-t-elle. Bientôt un panneau lumineux indique qu’il ne reste que dix-sept kilomètres à parcourir. Plus trois kilomètres de départementale pour rejoindre le village qu’ils habitent depuis peu. Ils ont décidé de s’installer à la campagne lorsque leur deuxième enfant est né. Son mari travaille à Paris. Il part tôt et il rentre tard. Pendant ce temps, elle s’occupe de la vieille bâtisse qu’ils ont acquise pour un prix raisonnable. Et puis il y a les enfants, le rythme de chacun. Depuis qu’elle est en congé parental, elle ne voit plus les mois passer.
Elle tourne la tête vers son mari qui fixe la route, la mâchoire un peu crispée, lui semble-t-il. Son visage touche presque le pare-brise et ses mains sont agrippées au volant. Des rafales de pluies battent la vitre sous les essuie-glaces.
« Tant d’eau si près de la maison », c’est le titre d’une nouvelle de Carver qu’elle a lue pendant la sieste des garçons. Une sale histoire qui ne la quitte plus depuis. Quand sa belle-mère a apporté à table le chevreuil en sauce, elle n’a pu s’empêcher de songer au cadavre glacé de la jeune fille qui dérivait dans l’eau crasse pendant que Stuart et les autres gars poursuivaient leur partie de pêche.  «  Quoi qu’ils fassent, la fille ne s’en irait pas ». c’est ce que s’étaient dit les hommes de la nouvelle de Carver. Et lorsque son mari et son beau-père ont parlé de leur prochain week-end de chasse, elle a tiqué. Elle les a observés avec un léger dégoût lorsque, devant leurs assiettes sales, à l’heure du digestif, ils ont ri grassement d’un tel qui n’y entendait vraiment rien en dépeçage de gibier. À moins qu’il fasse semblant, pour échapper à la corvée. De la cuisine où elle donnait un coup de main, elle les entendait s’esclaffer. Peut – être bien que c’était une mauviette, une gonzesse que le sang et les chairs rebutaient. Un chasseur du dimanche ! Un vrai charlot !
Tout à coup, la voiture fait une embardée. « On prend l’autre route. Tous ces phares, plus la pluie, j’en peux plus !  » souffle son mari. Son haleine empeste l’alcool, elle détourne la tête. La vitre opaque et ruisselante ne lui offre aucune échappée. Elle aussi aime boire mais en d’autres occasions. Disons plus festives. Lorsqu’elle sent un peu de magie dans l’air. Parfois le soir, quand elle l’attend, elle ouvre une bouteille de vin rouge, ça la réchauffe, ça l’engourdit.
Ils roulent à présent sur un chemin étroit. Elle se sent oppressée par la masse sombre qui enserre la carcasse de l’habitacle. Par les herbes folles des champs qui font corps avec le mystère inquiétant de cette nuit d’hiver. Elle ne reconnaît plus le profil de son mari. Elle songe à la femme de Stuart qui regardait son homme manger de si bon appétit le lendemain du drame. Lui aussi avait continué de pêcher toute la journée, de boire du whisky le soir et de dormir au bord de la rivière. Pendant ce temps, le corps de la jeune femme se décomposait, retenu par une corde de nylon au poignet, l’autre bout enroulé autour d’un tronc d’arbre. C’était eux qui l’avaient attachée!
Elle fouille discrètement dans son sac à main posé à ses pieds. Sa main moite trouve le portable. Elle cherche qui appeler, qui prévenir. Quand la voiture s’arrête, elle songe à ses enfants, endormis à l’arrière. Ses larmes se mêlent à la pluie du dehors

 

Incipit / excipit

La porte du Hammam était verrouillée.

Les ferrures dataient de l’époque du ksar, comme les dattiers qui entrelaçaient leurs palmes avec nonchalance.

Derrière les veines épaisses du bois, elle sentait leur souffle. Elle sentait les mèches d’olivier claquer sous la pierre centrale et les vapeurs de la Javel remontaient la rue, effaçant au passage les histoires que les femmes avaient partagées la veille.

Elle frissonna.

Il était tôt. Trop tôt peut-être. Fouzia lui avait répété plusieurs fois ce matin là qu’elle devait se méfier : « Ma fille, ce sont toutes des vipères, Allah me pardonne, mais sous le miel, il y a le fiel, tu verras. Tu verras, ma fille, ce que je te dis. N’écoute pas leur langue. ». Et elle avait pressé sa main par dessus la table comme elle le faisait avec les figues pour en apprécier le moelleux.

Un seau d’eau a été déversé sur la terre battue.

Une fillette surgit de l’angle de la ruelle, un pain rond et doré, plus grand que son visage, dans le creux du bras. Short éponge vert, baskets et chouchous roses, les yeux sombres du Drâ, ongles du Rif décorés au pinceau, l’odeur du pain envahit la ruelle, puis sa bouche. Puis sa bouche encore.

Elle hésita. Puis, elle souleva le heurtoir.

Il était lourd. Lourd et chaud comme un corps endormi.

Elle vacilla, se rattrapa de justesse au chambranle.

Le désert cognait derrière elle. Une cage vide suspendue à une enseigne se balançait, un bout de ruban rouge noué le long des barreaux.

*

A l’intérieur, le craquètement des femmes avait redoublé, amplifié par la pierre et l’eau que les vapeurs répercutaient d’une pièce à l’autre.

Elles lui avaient fait boire un thé sucré. Peut-être parfumé à la coriandre et à la fleur d’oranger.

Puis elles lui avaient lavé le corps et les cheveux, longuement, sensuellement, avec des onguents et des plantes mystérieuses, elles avaient savonné, rincé, huilé, pétri, son corps et ses cheveux. Chaque partie. Chaque surface, savonnée, rincée, huilée, pétrie. Son corps et ses cheveux.

Une radio portative crachotait les accords de « I want to be love for you » et elle se dit qu’elle pouvait flotter, que personne n’irait la chercher jusque là.

Elle entendit les seaux qu’on continuait de verser sur elle comme des claques, les brosses qui s’abattaient sur son crâne. Elle entendit les youyous et les rires comme de la rocaille. Elle entendit les gants qui frictionnaient sa peau jusqu’au détachement, jusqu’aux bleds de Taskan et de Tafraout, elle entendit les guitares ngawah.

Elle entendit la porte battre deux fois dans un craquement d’os.

Elle vit les ciseaux.

Elle pensa à Fouzia.

Buttes chaumont

Pyrénées.

Un visage sans sourire. Une masse de cheveux roux se penche vers un berceau. L’accordéon se tait.

Des bruits de bouches et de corps emmitouflés, manteaux, écharpes, sacs, besaces, se pressent au dehors. Affluent et refluent.

Une seconde. Deux. Trois.
L’accordéon reprend.
Goncourt. Belleville.

Des odeurs de sommeil sans rêve. Des yeux qui glissent, s’effleurent et s’échappent.

Buttes chaumont.
Explose un rire.

Buttes chaumont, explose un rire, comme une déflagration.

Buttes chaumont.

Un homme regarde une femme brune et lui sourit.

Buttes chaumont.

Un homme regarde une femme qui rit.

Buttes chaumont.

Une femme regarde un homme qui lui sourit et rit.

Il est neuf heures moins cinq à la station quand une femme brune descend du métro et se retourne vers des portes qui se ferment.

Notre- Dame de la Croix

Un lieu : début et fin de récit

Les portes de l’église Notre Dame de La Croix étaient déjà ouvertes ce matin-là. Sa façade versait une lumière blanche et froide sur la petite place encore obscure de la rue Julien Lacroix. Une large feuille tachetée tournoyait dans une humidité laiteuse de fin d’automne. Elle vint se déposer sur les cheveux perlés de brume de la jeune femme. Adossée à l’un des nombreux marronniers de l’endroit, celle-ci sourit à cet effleurement, renversa la tête, accompagnant la main de celui qui ôtait la feuille.
Il la dépassait de plusieurs têtes. Elle aimait être dépassée. Elle aimait être caressée à l’air libre, le froid de la nuit s’engouffrant avec les mains chaudes sous son manteau. Il murmura qu’elle était belle, là au pied du grand arbre, dénudée par lui.
Elle accueillit ses premières paroles, elle l’accueillit au sein de son grand manteau qu’elle referma sur eux deux.
Le jour était là à présent.

XXX

Elle attend.
Sur les marches elle l’attendrait. Ce serait les marches d’une église austère dont les cloches sonneraient à toute volée après la messe du dimanche et à 19h le soir.
Elle l’attend.
Il s’attendrait à ce qu’elle se relève, vienne à lui, l’embrasse sur le coin des lèvres, les effleure. Il prendrait le bouquet d’anémones enveloppées dans du papier Kraft, un lien de paille les enserre, il aime bien.
Cette église, tous deux la connaissent, ils l’avaient choisie comme lieu d’errance, errer sa peine entre les chaises rempaillées, la brûler rougeoyante et picturale. Puis la déposer sur les marches enneigées, dans le bruit mat de leurs seuls pas.
Elle attend, assise sur le béton gris froid.
Ce serait un jour de lumière mais les rayons du soleil, comme atones, ne la réchaufferaient pas. Peut-être viendrait-il directement vers elle, sans même saluer ses témoins. Peut-être tendrait-il une main qu’elle prendrait dans la sienne et alors elle quitterait la pierre bientôt jonchée de pétales froissés et de riz crissant.
Elle l’attend. Il arrive.
À peine sorti de la voiture, il la cherche. Elle le sait. Elle lui volera un dernier regard,  sans aucun regret, aucune amertume. Son regard lui rendra tout ce qui avait été partagé, lui rendra la dimension d’un amour qu’ils avaient perdu.
Elle s’y attend.
Quand ce sera terminé, qu’elle se retrouvera avec d’autres en haut des marches de l’église Notre Dame de La Croix, elle boutonnera sa veste dans l’air frais du printemps, les toits de Paris brilleront encore. Sur la petite place, dans le salon de thé, les hommes fumeront le narguilé. Elle traversera les effluves de menthe et de cardamome. Descendra-t-elle la rue Etienne Dolet, du Liban ou des Maronites ?
Personne ne l’attend, elle a le temps.