Sensation urbaine

De la pluie I

Bouquets de pluie
Exhalaisons
Lumières d’orage

Rideaux de pluie
Ni heureuse ni malheureuse
Présente à cet instant

De la pluie II

Lundi
Labeur des essuie-glaces
Grésillements radio
Mano Negra « Mi corazon »
Souvenirs comme trainés
Dans les rainures du capot

De la pluie III

Quai de Berçy
J’écoute les Tindersticks
L’esprit en péniche
Le moteur chauffe
Des larmes chlorhydriques

 

 

Jeanne / opus 2

    Tropisme

Jeanne se concentra sur les arêtes qui bordaient l’assiette de son voisin.
Une, deux, trois, quatre- c’est dégueulasse, les filaments de chair mâchouillée restés accrochés – quatre, cinq, merde, cinq, six… La façon qu’il avait eu de dire – elle – en fin de phrase. Comment c’était déjà ? « Elle réussira, elle ». Pas « elle réussira » mais bien « elle réussira, elle ». Jeanne sentit ses yeux picoter. Plus d’arêtes à compter, débarrassée la table voisine. L’homme a pris la main de la femme. Dix doigts en tout. Je compte trois doigts – c’est dur à dire trois doigts- bagués, comme des pigeons. Message, mauvais présage. Elle, elle réussira. Non, elle réussira, elle. Doublement du sujet. Pronom personnel tonique. Par opposition au pronom personnel atone. Je suis atone. Tu me rends atone. Ta bouche, ta bouche pulpeuse comme celle d’une femme, ta bouche ferme-la, ta gueule ! Et ces gros bouts de viande qu’il s’avale, ça le met en appétit de balancer des vacheries. « Ça vous a plu ? ». C’est le serveur. Oui. Sourire en cœur. Ça me plaît à moi de savoir qu’elle va réussir sa vie, elle. Parce qu’elle a ce petit truc en plus, tu vois. Non, décidément elle ne voyait pas Jeanne, elle ne voyait l’autre et la salle qu’à travers ses larmes. Il lui tendit la serviette en papier. Le visage écarlate et mouillé de Jeanne dans la serviette graisseuse. Y’a de la moutarde dans la sauce béarnaise ? C’est ça qui pique alors, en plus du reste, j’veux dire. À côté ça s’accélère. Monsieur rentre madame. Ne pas leur ressembler. Je veux être une princesse. Traitée comme une princesse. Je veux réussir ma vie, moi. Pronom personnel tonique. Un jean  tonique. « Allons boire un cocktail, tu sais Au Bal Perdu, en terrasse, on sera bien. Ça me remontera. » T’es folle de te mettre dans des états pareils, qu’est-ce qu’il y a encore, qu’est-ce que j’ai dit ?  Il lui demandera en chemin. Fatiguée d’avance, elle. Il ne comprendrait pas de toute façon. Il hausserait les épaules. Il ne comprendrait pas qu’un simple mot, un petit mot, quoi ? un son, vienne lui alourdir le cœur à ce point-là. Impossible d’effacer ce son /L/, deux L et deux E, quatre lettres de trop.

 

4ème de couverture

« Le long des quais – déjà deux ans depuis qu’il avait croisé la fille – Martin, le boucher, suit Mademoiselle De La Tuile.

–              Une corde. Parce qu’après tout, c’était la vie. Ça s’arrêtait un jour. C’est tout. Y avait rien à dire à ça. »

Pour Martin, l’univers se résume à peu de choses. Deux mètres de paillasse à récurer chaque soir au jet. La visite avec le fournisseur deux fois par semaine – une viande de première qualité qui avait assis sa réputation dans le quartier. Et une collection de lames, scies, hachoirs, tranchoirs, royalement hérités d’un grand-oncle boucher dans l’armée puis tardivement reconverti dans les antiquités, plus particulièrement les ex-voto de la première guerre. Martin se suffisait de ça et ça suffisait à Martin. Ça et un goût prononcé pour les Maximes de La Rochefoucauld.

« Quand on ne trouve pas son repos en soi-même, il est inutile de le chercher ailleurs ». Ce matin là, pourtant, le destin va lui prouver le contraire.

  Un premier roman incisif autant que décisif, dans un style décapé et une langue qui bouffonne aux entournures. Martin nous coupe en tranches et Martha Chelon, l’auteur, nous invite au festin. C’est le ventre même du désir humain et de ses limites qui est disséqué ici  au terme d’une enquête aussi étrange que passionnante.

    Martha Chelon, un auteur à suivre !

Avant que de me baigner dans la litterature

Avant que de me baigner dans la litterature un petit point de philo…

Selon que vous soyez idéaliste ou matérialiste l’objet n’ existe que par vous, ou, en dehors de vous. Mais la seule façon d’en rendre compte , quelle que soit la position philosophique que l’on choisit , passe par le partage , partage d’une vision .

Alors jetons sur nos pages

Des pe tits mor ceaux d’i ma ges

Collages

Passages
      Re-p ……..
      Si s…… ?

Il en est de chaque objet comme de la chaussure . Je la trempe dans la confiture…….

Une petite naïveté au bout de la langue la lie définitivement , pour moi , avec Saussure . Et immédiatement les grands mots sont lâchés : signifiant signifié ; contenant , contenu …….

Voyage . Depuis si longtemps ! Il y a erreur en ville : vous n’ achetez pas vos chaussures dans un magasin mais dans une agence de voyages

Celle des reines , celle des catins

Marie était-elle beauté ?

Moi je choisis toujours des talons hauts qui m’éloignent du sol

Ne pas prendre racines
………….
…………..
…………
………….

Je la trempe dans la confiture

Et j’la fais lécher par les matous

( extrait d’une chanson enfantine)

 

Claire (extrait)

Ouvre. Ne regarde pas.
Claire avait tendu la main, paume ouverte, devant lui.
Il y avait déposé quelque chose de rond, d’inégal.
Pas un caillou.
C’était petit.
Pas froid.
Végétal.
La surface était granuleuse. Un peu collante.
Tu peux refermer maintenant. Tu regarderas plus tard.
Claire avait obéi.
Elle avait attendu d’être dans sa chambre.

Tu peux refermer maintenant.

Claire a quatorze ans.
Hannah sur le trottoir, à côté.
Son père vient de passer. Dans le périmètre de surveillance.
Claire a eu honte.
Manu.
En justaucorps.
Noir et vert.
Claire voit de l’immatriculation partout.

Tu peux refermer maintenant.

Aujourd’hui, Hannah a réussi un tour de force.
Elle a fait transférer Manu à la Muss.
Plus de camisole.
Que de l’amour.
Et un justaucorps qui flirte avec le diable.
Hannah mesure un mètre vingt peut-être.
Ils sont allés fêter ça sur la terrasse.
Il faisait doux.
Les eaux de l’Iton s’écoulaient tranquillement.
Claire laissait ses doigts traîner dans le courant.

Tu peux refermer maintenant

Manu a roulé un joint.
Il souffle quelque chose dans le cou de Claire.
Un mot qu’elle doit décrypter lettre après lettre.
Manu écrit sur des calepins Martini on the Rock’s.
Café de l’Univers.
Les lumières sont trop vives. Le Picon trop sucré.
Manu a la gaule dans son collant et Hannah peut se montrer menaçante.
C’est ce qu’elle fait.
Périmètre de surveillance.
Claire a la bouche sèche.
Claire a quatorze ans.

Il lui avait demandé de fermer les yeux, croyait-elle.

Le vent plaquait ses cheveux sur sa bouche, flattait doucement la colline.
L’orge sauvage s’était renversée sous le poids des corps.

Tu peux refermer maintenant.

Claire se dit que l’eau du bain refroidit.
Que Manu lui met des objets bizarres entre les cuisses.

Le Beffroi sonne en bas.
Colline Saint-Michel. Quatre heures. Que des dragons terrassés, en bout de course.
Ils sont tous là. Ils décapsulent des bières. Ils roulent des joints.
Les graines crépitent.
L’air est chargé.
Âcre et humide, il se déverse ainsi.
Claire a envie de pleurer.
Leur présence. Les rires qui fusent. Les filles en jupons.
Ils ont quelque chose de tragique qui n’échappe pas à Claire.

Et peut-être s’est-elle finalement endormie ?

Ils descendent les échelettes.
Ils chantent « Lady day, dream away… ».
« Et merde pour Hannah ! », dit Manu. Il a gardé le justaucorps.
Il lance sa bouteille vide en passant. Dans les herbes.
Il en donne deux ou trois pleines aux clodos du coin.
Attends mon pote- des vrais, des par-choix.
Les poches de son imper pendouillent.
Suspendue dans la gravité, Claire.

Tu peux refermer maintenant.

Le fils du banquier en tête, ils descendent vers le centre.
En bas, l’air est mou et gris.
Il peut se passer n’importe quoi.
Un flic belliqueux. Ou bien Jeffie va se prendre pour un oiseau et attaquer les parcmètres.
Ou pire, son père. Un autre monde.

Tu peux refermer maintenant.

Claire s’est enroulée dans la couverture.
Ses seins comme des boulettes de shit que l’on brûle.
Sous haute surveillance.