De mémoire

Le jour où, par hasard ou malchance, je rencontrai Serge que je n’avais plus revu depuis dix ans et qui me prit pour un amour plus ancien encore, ma vie bascula.

Toujours est-il qu’en l’instant de ces retrouvailles qui n’auraient dû être qu’un frôlement de deux corps, au long d’une rue, et bien que nous sachions que notre mémoire affective se désactive 2ans-2mois-4secondes après séparation, ma mémoire cellulaire subit un réchauffement brutal et réactiva mes principaux conducteurs axonaux.

Et je me rappelai.

Tout revint.

La peau, les odeurs, sa bouche, ses dents précisément mordillant mon téton droit, des pans entiers de mémoire, Kennedy, les brigades rouges, la révolution orange, par vagues successives, m’assaillirent, et avant que les hommes de la SPC* ne me menottent et m’embarquent, j’eus le temps de crier, dans une rue désormais vide :

« Vous êtes morts ! Vous êtes tous morts ! La SPC a éliminé les brigades !!! »

(*Civil Protection Society)

 

Hiver normand

Il avait du retard. Elle tendit sa main vers la vitre embuée et dessina trois ronds. Elle marqua le troisième d’une croix et sourit. La neige avait recouvert intégralement le parking. Qu’est-ce qu’il foutait ? Elle imagina sa voiture embourbée dans le sol. Quel con. Il avait du passer par les bois. Elle ferma les yeux un bref instant. Pas possible de trouver un endroit au chaud dans ce foutu bled.

Elle ne l’entendit pas approcher. La neige avait transformé le parking en un univers glacé et ouaté. Il frappa à la portière et s’installa à l’arrière.

–         « C’est quoi cette bagnole ? T’as laissé ta 4L au garage ? »

–         « Et toi, ducon, t’as pris ta jeep pour couper à travers bois ? »

–         « Bon, OK. On arrête là, d’accord ? »

Elle activa l’essuie-glaces.

–         « T’as le dossier ? »

Elle l’ouvrit. Il avait pensé à tout.

–         « Tu veux du café ? Il y en a dans le thermos. »

Tandis qu’il se servait, il la regarda attentivement. Elle pouvait presque sentir sa peau. Les mêmes lèvres mouillées comme le soir où il l’avait appelée Emma. Le froid lui avait rosit les joues. Un léger pincement lui serra le cœur. Elle caressa le métal dans la poche de sa doudoune.

–         « On va y aller Alex. »

–         « Oui. »

–         « Tu sors un moment ? J’ai quelque chose à te montrer dans le coffre. »

 

Chlore

«  Je me souviens vaguement d’un temps où j’existais. »
Jean Pellegrin

Elle pointa le bout du pied afin d’évaluer la température de l’eau, descendit une à une les marches de l’échelle en grimaçant, avant de laisser l’eau enserrer son ventre comme un écrou froid et rigide. Elle avait franchi la première étape : l’arrivée sous une fine pluie, l’odeur immédiatement entêtante du chlore, le panier branlant sous ses lourds habits d’hiver, la pose critique du bonnet dont le plastique martyrise les petits cheveux et l’harmonie du visage, puis les premiers pas sur cette surface carrelée d’un blanc glissant et douteux, à priori. Un vrai parcours du combattant qu’il lui faudrait répéter chaque semaine. C’était en tout cas l’objectif qu’elle s’était fixé lorsqu’elle avait compris que son corps lui appartenait à nouveau.
Elle fut saisie lorsqu’elle plongea le buste dans l’eau bleue, mais elle laissa son corps s’allonger et progresser sous la surface moirée. À chaque brasse, il lui semblait que sa poitrine imprimait en douceur une voie nouvelle, s’ébaudissant, libre de toutes les entraves- regards, palpations, rayons- qui avaient transformé ces derniers mois en douloureuse et monotone traversée. Les couloirs de l’hôpital Tenon s’éloignaient à mesure que ses muscles s’étiraient dans l’eau chlorée, y traçant des sillons élégants, qu’elle prolongeait de ses beaux membres lustrés, énergiques, enfin. Elle venait d’avoir 51 ans. Ce n’était pas qu’elle se trouvait vieille, non, plutôt que la mort lui avait sauté à la gorge un matin de printemps, lorsqu’en ajustant son soutien gorge, elle avait senti rouler une petite boule sous son sein droit, une petite boule toute dure sous le pouce.
Quelques longueurs plus tard, alors qu’elle soufflait au bord du bassin, elle porta son attention sur un couple enlacé sous le plot numéro 3. Quelque chose clochait dans l’allure générale de ce couple, quelque chose qui attirait le regard, comme une forme inattendue qui surgit d’un paysage à première vue harmonieux. La jeune femme, très menue, très brune, frôlait le buste livide et un peu flasque d’un homme d’une soixantaine d’années. Tous deux se souriaient à pleines dents sous leurs bonnets ridicules. La femme de 51 ans, qui quelques minutes plus tôt envisageait de plonger afin d’entamer une dernière série de longueurs, à présent n’osait plus sortir de l’eau. En haut de l’échelle, elle retrouverait la mollesse de ses chairs, les veines apparentes, filaments bleu-vert sous la peau trop fine, trop blanche, les marques violacées qui striaient le haut de ses cuisses. Et puis une douleur en creux à la place du sein droit. Si le regard de l’homme, qui aurait pu être le sien, se posait sur elle, alors il verrait à quoi il échappait dans les bras de cette fille de 30 ans.
Elle songea au regard éteint de son mari lorsqu’elle se couchait à ses côtés le soir. Elle en concevait de l’amertume et même parfois de la colère. Elle se retournait, attendait qu’il éteigne la lumière, l’embrasse sur l’épaule et s’endorme. Alors elle pouvait pleurer en silence.
Une seule fois, elle avait osé aborder le sujet avec lui. C’était après un dîner chez un couple d’amis. Ils étaient rentrés en taxi, anesthésiés par l’alcool, le chauffage et les témoignages d’auditeurs que le type écoutait en sourdine. Quand ils s’étaient retrouvés dans l’appartement, elle avait proposé un thé vert, mais lui, avait opté pour un dernier verre, de la vodka glacée. Elle l’avait suivi. Alors qu’il s’était installé dans un silence résolu, elle avait cherché désespérément le premier mot d’une discussion qui aurait pu les rapprocher.
_ Te rappelles-tu comme c’était avant, quand on rentrait tard le soir ; on faisait le « débriefing » de la soirée, on s’amusait des paroles et des attitudes des uns et des autres. On était heureux d’être de retour chez nous, de retrouver les enfants endormis et…
Il l’avait coupée :
_ C’est mauvais signe quand on éprouve le besoin de parler du passé. On devrait se contenter de vivre l’instant présent le mieux possible.
_ Mais justement, nous ne vivons plus vraiment d’instants, avait-elle insisté.
_ S’il te plaît, évite de compliquer les choses. C’est difficile pour nous deux depuis quelque temps. Mais rien de catastrophique, rien d’irrémédiable, si ?
Elle avait pensé que si, un sein en moins, c’était irrémédiable.
Il avait ramassé les verres, les avait mis dans l’évier. En passant derrière elle, il aurait pu poser les mains sur ses épaules, les presser tendrement et l’embrasser dans le cou, laisser ses mains descendre le long du buste. Comme avant. Mais il ne l’avait pas même effleurée.
Elle ne voyait plus les deux tourtereaux. Elle sortit résolument de l’eau et grimpa sur le plongeoir. Elle dominait le bassin. Elle les vit au loin, leurs petites têtes flottant au milieu d’autres bonnets. À ses pieds, l’eau dansait, lointaine, enchanteresse. Un léger vertige la saisit mais elle sauta quand même et ce fut délicieux, cette sensation au creux du ventre, l’immersion brutale dans ce monde flottant éclairé par la chaude lumière des hublots. Elle traversa sous l’eau et d’un trait les 33 mètres qui la séparaient du petit bain, revenant d’un bond à la surface, tout près du couple. La jeune femme avait les lèvres bleues et les poils de ses bras fins se dressaient sur une peau blafarde. L’homme avait de l’eau jusqu’aux oreilles et semblait évaluer avec une certaine inquiétude la distance qui le séparait des douches pour hommes. Ils se tenaient côte à côte, se touchant à peine, se regardant beaucoup, cherchant visiblement à apprivoiser le corps de l’autre, et peut-être aussi le leur.
La femme les contourna. Elle prit appui sur ses bras pour s’asseoir sur le bord du bassin. Elle enleva son bonnet, torsada ses cheveux. Ses pieds battaient doucement  la densité de l’eau. Elle retrouvait progressivement une respiration lente et profonde.

 

En lisant Carver

La passagère s’est assoupie un court instant. Aveuglement. La lueur blanche des phares heurte celle d’autres véhicules, sur cette nationale 13 reliant Evreux à Pacy. La femme s’assure que les garçons dorment à l’arrière : le plus grand s’est recroquevillé sous son anorak, l’autre, attaché dans son maxi-cosi, a la tête complètement relâchée sur le côté, comme si sa nuque s’était brisée, pense-t-elle. Bientôt un panneau lumineux indique qu’il ne reste que dix-sept kilomètres à parcourir. Plus trois kilomètres de départementale pour rejoindre le village qu’ils habitent depuis peu. Ils ont décidé de s’installer à la campagne lorsque leur deuxième enfant est né. Son mari travaille à Paris. Il part tôt et il rentre tard. Pendant ce temps, elle s’occupe de la vieille bâtisse qu’ils ont acquise pour un prix raisonnable. Et puis il y a les enfants, le rythme de chacun. Depuis qu’elle est en congé parental, elle ne voit plus les mois passer.
Elle tourne la tête vers son mari qui fixe la route, la mâchoire un peu crispée, lui semble-t-il. Son visage touche presque le pare-brise et ses mains sont agrippées au volant. Des rafales de pluies battent la vitre sous les essuie-glaces.
« Tant d’eau si près de la maison », c’est le titre d’une nouvelle de Carver qu’elle a lue pendant la sieste des garçons. Une sale histoire qui ne la quitte plus depuis. Quand sa belle-mère a apporté à table le chevreuil en sauce, elle n’a pu s’empêcher de songer au cadavre glacé de la jeune fille qui dérivait dans l’eau crasse pendant que Stuart et les autres gars poursuivaient leur partie de pêche.  «  Quoi qu’ils fassent, la fille ne s’en irait pas ». c’est ce que s’étaient dit les hommes de la nouvelle de Carver. Et lorsque son mari et son beau-père ont parlé de leur prochain week-end de chasse, elle a tiqué. Elle les a observés avec un léger dégoût lorsque, devant leurs assiettes sales, à l’heure du digestif, ils ont ri grassement d’un tel qui n’y entendait vraiment rien en dépeçage de gibier. À moins qu’il fasse semblant, pour échapper à la corvée. De la cuisine où elle donnait un coup de main, elle les entendait s’esclaffer. Peut – être bien que c’était une mauviette, une gonzesse que le sang et les chairs rebutaient. Un chasseur du dimanche ! Un vrai charlot !
Tout à coup, la voiture fait une embardée. « On prend l’autre route. Tous ces phares, plus la pluie, j’en peux plus !  » souffle son mari. Son haleine empeste l’alcool, elle détourne la tête. La vitre opaque et ruisselante ne lui offre aucune échappée. Elle aussi aime boire mais en d’autres occasions. Disons plus festives. Lorsqu’elle sent un peu de magie dans l’air. Parfois le soir, quand elle l’attend, elle ouvre une bouteille de vin rouge, ça la réchauffe, ça l’engourdit.
Ils roulent à présent sur un chemin étroit. Elle se sent oppressée par la masse sombre qui enserre la carcasse de l’habitacle. Par les herbes folles des champs qui font corps avec le mystère inquiétant de cette nuit d’hiver. Elle ne reconnaît plus le profil de son mari. Elle songe à la femme de Stuart qui regardait son homme manger de si bon appétit le lendemain du drame. Lui aussi avait continué de pêcher toute la journée, de boire du whisky le soir et de dormir au bord de la rivière. Pendant ce temps, le corps de la jeune femme se décomposait, retenu par une corde de nylon au poignet, l’autre bout enroulé autour d’un tronc d’arbre. C’était eux qui l’avaient attachée!
Elle fouille discrètement dans son sac à main posé à ses pieds. Sa main moite trouve le portable. Elle cherche qui appeler, qui prévenir. Quand la voiture s’arrête, elle songe à ses enfants, endormis à l’arrière. Ses larmes se mêlent à la pluie du dehors

 

Incipit / excipit

La porte du Hammam était verrouillée.

Les ferrures dataient de l’époque du ksar, comme les dattiers qui entrelaçaient leurs palmes avec nonchalance.

Derrière les veines épaisses du bois, elle sentait leur souffle. Elle sentait les mèches d’olivier claquer sous la pierre centrale et les vapeurs de la Javel remontaient la rue, effaçant au passage les histoires que les femmes avaient partagées la veille.

Elle frissonna.

Il était tôt. Trop tôt peut-être. Fouzia lui avait répété plusieurs fois ce matin là qu’elle devait se méfier : « Ma fille, ce sont toutes des vipères, Allah me pardonne, mais sous le miel, il y a le fiel, tu verras. Tu verras, ma fille, ce que je te dis. N’écoute pas leur langue. ». Et elle avait pressé sa main par dessus la table comme elle le faisait avec les figues pour en apprécier le moelleux.

Un seau d’eau a été déversé sur la terre battue.

Une fillette surgit de l’angle de la ruelle, un pain rond et doré, plus grand que son visage, dans le creux du bras. Short éponge vert, baskets et chouchous roses, les yeux sombres du Drâ, ongles du Rif décorés au pinceau, l’odeur du pain envahit la ruelle, puis sa bouche. Puis sa bouche encore.

Elle hésita. Puis, elle souleva le heurtoir.

Il était lourd. Lourd et chaud comme un corps endormi.

Elle vacilla, se rattrapa de justesse au chambranle.

Le désert cognait derrière elle. Une cage vide suspendue à une enseigne se balançait, un bout de ruban rouge noué le long des barreaux.

*

A l’intérieur, le craquètement des femmes avait redoublé, amplifié par la pierre et l’eau que les vapeurs répercutaient d’une pièce à l’autre.

Elles lui avaient fait boire un thé sucré. Peut-être parfumé à la coriandre et à la fleur d’oranger.

Puis elles lui avaient lavé le corps et les cheveux, longuement, sensuellement, avec des onguents et des plantes mystérieuses, elles avaient savonné, rincé, huilé, pétri, son corps et ses cheveux. Chaque partie. Chaque surface, savonnée, rincée, huilée, pétrie. Son corps et ses cheveux.

Une radio portative crachotait les accords de « I want to be love for you » et elle se dit qu’elle pouvait flotter, que personne n’irait la chercher jusque là.

Elle entendit les seaux qu’on continuait de verser sur elle comme des claques, les brosses qui s’abattaient sur son crâne. Elle entendit les youyous et les rires comme de la rocaille. Elle entendit les gants qui frictionnaient sa peau jusqu’au détachement, jusqu’aux bleds de Taskan et de Tafraout, elle entendit les guitares ngawah.

Elle entendit la porte battre deux fois dans un craquement d’os.

Elle vit les ciseaux.

Elle pensa à Fouzia.

Buttes chaumont

Pyrénées.

Un visage sans sourire. Une masse de cheveux roux se penche vers un berceau. L’accordéon se tait.

Des bruits de bouches et de corps emmitouflés, manteaux, écharpes, sacs, besaces, se pressent au dehors. Affluent et refluent.

Une seconde. Deux. Trois.
L’accordéon reprend.
Goncourt. Belleville.

Des odeurs de sommeil sans rêve. Des yeux qui glissent, s’effleurent et s’échappent.

Buttes chaumont.
Explose un rire.

Buttes chaumont, explose un rire, comme une déflagration.

Buttes chaumont.

Un homme regarde une femme brune et lui sourit.

Buttes chaumont.

Un homme regarde une femme qui rit.

Buttes chaumont.

Une femme regarde un homme qui lui sourit et rit.

Il est neuf heures moins cinq à la station quand une femme brune descend du métro et se retourne vers des portes qui se ferment.