Essaouira

Mon regard instruit la ville*

* Inspiration: « Mon regard instruit la ville comme un cabinet de curiosités à ciel ouvert » L’art de la marche, Hendrick Sturm, 2011

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Mon regard instruit la ville

« Mon regard instruit la ville comme un cabinet de curiosité à ciel ouvert », Hendrik Sturm, artiste promeneur

Sourdent des voix enfantines

(en s’éloignant)

pouët              pouët              pouët

les goélands ne miaulent pas

les chats ne sont pas des coqs

Anikha étend les filets pourpres sur la terrasse, en songeant au récit du dromadaire enragé. La turquoise rose a noyé ses regrets, « la viande séchée résiste au temps », dit-elle.

De portes entrouvertes de la médina, monte la mélopée culinaire –  réjouissances – Anikha a rejoint sa couche entre chien et loup, elle a aligné des rubans blancs sous le miroir aux boules d’ambre.

Baudelaire et Nadar dansent sous ses paupières.

« Être là, dehors et partout, au fond, que lui importe ? » prime l’espace, les falaises au nord brumeux. A ses pieds, des traces du henné de la semaine passée.

Il a coupé les fils

Le sucre a fondu dans la théière et le marabout s’est retiré.

– Autant de fois que souffleront les alizés sur la poignée de porte, autant de fois que s’y reflétera la lune, autant de fois je t’aimerai.

Mogador la bien dessinée caresse Anikha, sa peau sombre couvre les hurlements de l’aîné capricieux, couvre les chuintements du nourrisson, couvre les halètements des félins.

Beurre grappillé par les goélands leucophée, logorrhée, abhorrée [apaiser son esprit]

Pense Anikha, faire exister le large              

au-delà de la baie       au gré des vagues       au sein des mots

Musique, hors la terrasse, inventer des chroniques, parfois s’accroupir au pied d’un pistachier et sur les joues les larmes couleraient…

Le kurkum est toujours aussi odorant, le port s’éveille à l’aube, Inch’Allah.

Ce fut une rencontre

Près de la capitainerie, Anikha attend dans un taxi.sur la banquette auprès d’elle, deux petits mangent des crêpes. Elle se remémore…un portugais qui dressait des chiens sur les remparts. On lui avait volé son couteau et sa bombe lacrymogène. Il n’avait même pas une canne. Il écoutait Miles Davis et lui répétait « je vis dans un monument historique ! ». Tout cela prit fin en avril. Avril vide. Le thermomètre affichait 24°C cette nuit-là. Qu’est-ce que le chagrin ? Elle ne ronge plus ses ongles et ses yeux frôlent l’invisible.

Silence lors du ramadan

– Si le ciel s’assombrit sur le souk, ne te mets pas à courir, lui répétait sa mère autrefois. Trop tard pour désobéir, trop tard tout court. La légende raconte un vieil homme sec qui a franchi le rideau de perles de thuya ; qui a signé de grandes formes bleu et jaune pastel sur du papier arche ; qu’il a converti en lingots d’or. Une boîte se fendille dans la paume d’Anikha.

La pluie et la terre se sont connues, la vigne et le blé ont produit, l’écorce du figuier est sacrée.

« Que la mémoire tatouée aille en paix », dit le poète.

Sur la terrasse en pisé, de hautes jarres dégorgent de géraniums et de misères. Anikha répond au courrier de son amoureux, une héroïne en quête d’un homme heureux. Hier…d’entre ses eins, elle avait sorti de sa robe des poignées de babioles en argent.

– Salut, a-t-elle fait

– Salut, il lui a répondu

Puis ils ont baisé dans les fragrances de benjoin et de clou de girofle. Essaouira abrite les âmes qui d’un point, couvrent l’espace.

En octobre, oui en octobre

Au clair de lune, au large de la forteresse, luisent les coquillages, balayant le spectre de lumière à l’horizon. Anikha a aperçu le vol du faucon. Ce soir, elle a pleuré de désirs, énergies et frustrations. On entend sonner l’horloge blanche 2h 30 – 3h – 3h 30…La chaux blanchit le tronc des araucarias au pied desquels les junkies ne portent pas plainte.

Les chants dominent

Le son des tambours

Les djinns tiennent

En laisse El Souirah

Les gnawas écrasent

Sur leur passage

Fleurs d’oranger et

Pétales de rose

Le raphia est bleu, les perles sont ocres, Castle made of sand tourne en boucle boucle boucle, les quais sont roses, les psalmodies s’avalent sur une grève inconnue.

Les oiseaux survolent le môle. Ce soir, les mains grillées de dentelle, un burnous gravit les marches du crépuscule Haha.

La chamade du cœur est interrompue

Tu vis dans le royaume des pourpres

La baie y est cruelle

Je suis un animal inspiré de tous les disparus

Et moi, un cœur de goudron

FUGIT: Essaouira

lunettes[1]

« Push the sky away » (Nick Cave § the Bad Seeds)

 

Mon regard instruit les pots de brume à l’heure du soleil. Instruit la mer plongée dans l’ocre des arganiers. Instruit la lumière.

Mon regard instruit l’angle létal où sèchent les peaux. Instruit la parabole de la nuque et des cheveux. Instruit la vie.

Mon regard instruit le quotidien sassé à l’étamine. Instruit les étoffes frottées des djinns. Instruit le marteau.

Mon regard instruit les becs de menthe et l’étincelle. Instruit les jarres colorées au murex. Instruit la création.

Mon regard instruit le pourpre des choses écrites. Instruit les bandeaux fins des toits, tes yeux comme du lait. Instruit l’improbable. Instruit la curiosité. Instruit l’air doux de tes épaules ployées à lessiver le sol, une nouvelle fois.

Mon regard instruit l’absence des sommets, l’absence de la violence, l’absence de la pensée…

Mon regard instruit les piques, les herses et les antennes, fichées, dressées, rouillées… Mon regard instruit la diagonale du vent. Instruit le sable. Instruit la solitude.

Mon regard instruit sans peine le flottement des cotons sur les silhouettes au loin. Instruit l’abime, instruit ce qui revient, le feu qui brille, peureux, réconforté.

Mon regard instruit le sexe de hasard, le sexe écrit pour toi. Instruit le sombre, le lumineux. Instruit le dos particulier comme du pain frais.

Instruit la tranche économe dans laquelle je choisis de tremper mon cœur. Instruit la terre, instruit les sanglots étouffés des femmes, sur des pistes impraticables.

Instruit les endroits qui pleurent, les endroits qui soupirent, les endroits qui revivent. Instruit l’immuable et le sacré. Instruit la bouche avide. Instruit la bouche pleine de gravité. Instruit la bouche vide.

Mon regard instruit les sept royaumes, les sept poivriers roses plantés pacifiquement. Instruit le chemin vertueux, là où tu m’attends, là où je t’attends. Instruit le corps céleste dans le corps terrestre, le corps terrestre dans le corps céleste. Instruit le souffle et la pudeur, instruit le tracé retenu dans la lettre que je n’écrirai pas.

Mon regard instruit le silence patiemment, tricoté sur des corps qui se déplacent. Instruit le tableau et l’école des petits sages en tabliers à carreaux. Instruit la somme derrière tes paupières closes, ajourées comme de la dentelle de Calais. Instruit les murs épais recouverts de nuit. Instruit les rêves qui fuient et qui refluent dans une bouche de bébé. Instruit la ville superposée sur la ville. Instruit les essences de Mogador heurtées contre les remparts, portées par les brisants. Instruit les bonnets qui s’agitent sur d’invisibles ballons parcourus de frissons.

Mon regard instruit les chats, pendulaires aux oreilles des femmes, quadrillant le sanctuaire. Instruit les pas métronomés, sans épingle. Instruit le cachemire de sa joue léthargique, sans nuage. Instruit les cascades qui ne coulent pas. Instruit les compteurs en arrêt. Instruit les frontières cactées. Instruit le grillage.

Mon regard instruit des portes suspendues où flottent d’impuissants parfums. Mon regard instruit les bleus mosaïques où coulisse l’ombre perpétuelle. Mon regard instruit la terreur dans des linges humides. Instruit les secrets, la lettre dérobée. Instruit la nudité.

Mon regard instruit la forme pour qu’elle reste forme. Instruit la fermeté pour qu’elle tienne nos corps, ensemble et soudés. Instruit la servitude des verres soufflés sur le plateau. Instruit l’insupporté, instruit le jour insupporté malgré l’élan à le vivre.

Mon regard instruit les royaumes – il y a des royaumes. Instruit les secrets – il y a des secrets. Instruit les doigts experts qui les détachent, la sépulture offerte comme un cœur et mon tambour, haletant. Instruit l’harmonie, fille d’Arès et d’Aphrodite, instruit l’harmonie, épouse de Cadmos. Instruit, Agavé, Autonoé, Ino et Sémélé, les enfants, tous réunis, tous blottis dans l’aube éclaboussée.

 

Des mots, des sens

photovalleeroses[1]

Lorsque j’entends la vallée des roses, je comprends vallée des larmes.

 

Quand on me dit Ouarzazate, ce sont les portes du désert qu’on m’ouvre et passent alors les caravanes qui suivent la route des mille Kasbah vers Fès ou Marrakech.

Lorsque je lis la vallée des roses, c’est tout mon visage que je plonge au cœur d’un bouquet des plus odorantes, des plus somptueuses fleurs du sud marocain.

Quand on me parle de la vallée des roses, je ressens l ‘équilibre des chaos rocheux, la majesté du Haut- Atlas, la promesse d’un oasis.

La vallée des roses ou le rythme des saisons, la vallée de l’Oued Dadès qui m’est inconnue ou les roses que je n’ai pas cueillies à Kelaa, le partage de l’eau et la cérémonie du thé, le chant des femmes au travail ou l’ahwach ou l’ahidous.

Lorsque j’entends le silence de ces larmes du dedans, je prends la mesure du manque qui se coule dans les sillons que ces larmes ont creusé.

La vallée des roses ou le désert des sens,peu importe !

La vallée des roses, c’est toujours la promesse de parfums enivrants qui montent de la terre vers nos esprits et nos corps rendus indolents.

Rêve d’Essaouira

 

One + One

Notre œil n’existait pas avant

Au milieu de la nuit, l’amertume ou le regret insupportable impardonnable

Nous cherchons en vain ce que notre œil a trouvé le désir d’un rêve d’écume

Des odeurs de sauge et de thym d’où le désir n’est jamais parti

Nous aurions voulu être

Le vent le vide ou n’importe quoi d’autre

Quelque chose

Notre œil existait pourtant

Sous notre nez, et si loin pourtant

Retrouver l’innocence qu’un œil crevé voit encore un fantôme à nos côtés

Courir à petit pas rencontrer le futur pour trouver le présent

Parce que

Ton corps comme éternel désir

Ce sursaut au bas des reins juste à la pensée de toi

Les odeurs recommencées de ta peau

Parce que

Toi en retour du passé

Pour ne pas oublier

Il faudra donc les parcourir ces 286 kilomètres de lignes de Khöl

Sais-tu qu’ici on range tout toxique dans un sac en plastique noir ??

Tu n’es pas mon rêve

Pourtant

Le vertige de tes mains couvre tout

Pourtant

Je vise

Le bleu clair de ta bouche en ligne de khöl