Nîmes

des marges et des friches*

  • * Inspiration: proposition de Catherine

 

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VALENCE-NIMES ; Faire surgir l’imprévu

Les gouttes de pluie comme un flux de spermatozoïdes qui iraient à contre sens.

Des couches qui marquent une profondeur de champ et mon visage dans le tunnel, mon cahier dans la vitre, et une femme parle à côté de moi :

«  C’est trop plat pour moi, j’ai du mal »

Au-delà de ma fenêtre à grande vitesse, les pylônes rasent la campagne, les fils électrisent les paysages intermédiaires, des conifères se mettent à plusieurs pour réclamer le soleil.

Une jeune mère à son fils de deux ans :

«  Moi aussi je trouve que c’est beau mais il ne fait pas beau.

Dans le reflet de la vitre, la jeunesse de leurs deux visages qui se touchent. La nostalgie me gagne à grande vitesse, dans les 280 kms /h.

«  Il y a beaucoup d’arbres, beaucoup beaucoup d’arbres » dit encore la maman.

Mon regard se perd dans l’écran zébré d’une fin de programme, hésite au cœur des friches qui bordent les rails, se perd dans les collines sombres au loin. Des pinèdes s’élèvent une brume grise. Le sol se fait rocailles, garrigue, vigne naissante. Des chemins de terre coupent les routes ruisselantes.

14H40- Les voitures roulent avec leurs phares allumés.

Toute une palette de vert, jaune, gris s’offrent à mon regard captif, ma vue se fait aérienne-

ouverture- une péniche sur un bras d’eau, une caravane bariolée, des entrepôts, les maisons couleur sable regroupées autour d’un clocher planté sur la colline, une locomotive abandonnée au bord des rails, graffitée. On ralentit.

Comme une flèche, le TGV dans le sens de l’action, dans le sens de la lumière, le long des nappes sombres sous ce ciel d’avril monotone, entre dans Nîmes.

« Anticorps »

L’accélération du sang et l’abandon, c’est le moment où nous nous laissons tomber. Ils sont tous dans le crépuscule, dans ce temps où l’on ne dit rien. Je continue de parler mais le doute me prend car cela n’a pas de sens. Je n’arrive pas à rassembler mes idées, la colère vient, c’est une sensation aigüe, une libération.

La femme est source de vie et blessure profonde. Les hommes s’approchent pour chercher la mort toi si tu viens vers moi pour chercher la mort c’est que ton corps est lourd et tu veux prendre soin de moi ? Mon liquide organique est comme une gelée sale, rouge. Dans mon utérus une mouche bourdonne mon corps se vide quand je l’écrase, rien ne s’arrête je ne sais pas où je suis c’est comme ça que je survis je n’ai plus de besoin de rien je pensais que je ne reviendrai pas mon corps s’alourdit s’affaiblit rien n’est pire que d’attendre pour rien j’ai souffert et je les fais souffrir mais je veux prouver le contraire.

Je resterai silencieuse.

Ici, on enterre les morts et on baise les vivants. Je suis celle qui a oublié son propre nom je vis dans l’obscurité le plaisir ne laissera de place à rien d’autre. Je suis ton obscurité rien ne peut m’arrêter. Je suis comme une plaie ouverte à cet univers où je t’emmène et tu me suis. Jusque dans cette impasse. Et quand tu m’entends, le jeu est le dernier choix. Je veux que ma peau devienne vivante. Je me promène avec la lune. Dans tes yeux, ma bouche pleine de mouches. La poudre blanche est la seule chose respirable. Tout ce qui a de l’importance est blanc.

Chaque jour se transforme doucement en nuit. Pourtant, la viande me rend folle.

Et tu es là. Tu n’es pas un homme, tu es moi. Tu es un paradoxe. Rien ne peut me retenir, je m’offre au monde comme une blessure ouverte je pleure la nuit je suis inaccessible pour recevoir je refuse de donner j’ouvre mes bras pour te guider jusqu’ici. Je ne veux rien. Les hommes passent à travers moi et c’est si lumineux. Que faire de toute cette lumière ?

Je suis malade et je ne veux pas mourir. Pas encore.

Ne jamais se regarder dans les yeux. Seulement profondément.

Et se dire que c’est réel.

On ne fait plus attention aux rêves, ils ne veulent plus rien dire.

L’accélération du sang et l’abandon, c’est le moment où nous nous laissons tomber. C’est le crépuscule. Tout ce temps où je ne dis rien, je parle encore. Mais à moi-même. Le doute me prend car cela n’a pas de sens. Une sensation non consciente. Je comprends que tout cela ne dépend que de moi.

D’après Antoine d’Agata

 

La ultima vez

On avait déposé la vieille moto, une Triumph grenat, derrière l’hôtel de la Gloria. Tu m’avais dit que tu n’en avais que pour une petite demi-heure, que c’était important pour toi et que ce serait la dernière fois que tu le verrais

Je t’avais vu disparaître derrière la lourde porte de l’hacienda et je m’étais installée sur la terrasse de l’hôtel. Il faisait chaud. Très chaud. La chaleur étouffait même les aboiements d’un chien que je ne voyais pas

De temps en temps surgissait dans ce silence brûlant la voix d’une femme qui appelait.

Je ne voulais pas imaginer votre ultime rencontre mais j’étais attentif aux moindres bruits. Je crois que j’attendais quelque chose comme le claquement d’une balle de revolver. Je n’ai donc pas été surpris quand j’ai entendu au loin la sirène impatiente d’une voiture de la policia. Tu n’étais pas encore revenue. Un homme s’est présenté à la porte chargé de matériel vidéo sophistiqué. Il est entré. Inquiet, j’ai avalé rapidement le fond de  la bière tiédie qui stagnait dans ma canette et j’ai poussé la moto jusqu’à la lourde porte. Je suis arrivé en même temps que toi.

La Policía débarquait

Je t’embarquais

 

Fantôme des marges

 

 

Jealousy / Dehors elle n’y voit point, dedans elle mate, elle s’étourdit, adolescente intense.

 

Hardiesse échappée des cercles

 

Parmi tesselles de calcaire, marbres de Carrare et pâtes de verre

 

Peux-tu m’offrir ce que je n’attends pas ?

 

Un chien colleté veillait au dernier repas de la belle

 

Je ne suis pas Charles Joseph Natoire

 

Franchir les voûtes bordées de feuilles d’acanthe et s’asseoir aux marches de marbre

 

Retrouver dans le bleu pétrole le voyage en solitaire décliné par l’homme malade

 

De qui puis-je m’éprendre ?

 

Je suis la mort de Lucrèce, les chausses de soie palombe, le front barré de vilaines cicatrices, le mouchoir trempé de larmes feintes et la main portant la dague. Je suis la mort de Lucrèce, esseulée sur une chaise basse, gorge blessée. Je suis la mort de Lucrèce, élève de Pietro Francesco à Varèse.

 

Ultime sensation de l’odeur de la cire, gris doré sous les bottes et baiser de craie bleue nordique.

 

La zootechnie ? Un paradoxe qui met fin à l’enfance.

 

 

 

Fantôme

des

marges

Il est une légende qui prétend qu’au lac de Garde, surgit à la lune une vieille femme à la tête de mort. Son fichu noir empeste l’ambroisie.

 

! Admite, toi qui ne sus obtenir rien de ce que tu désirais auprès du roi d’Iolcos !

 

On a poli le marbre, récolté le pollen, versé le lait et offert le riz

 

Me surprendre dans la lumière du patio ?

 

Au sol jouaient les enfants vêtus de couronnes florales

 

Le spectacle d’un sein sous l’organza

 

Lions et sangliers s’affrontaient

 

Ignorer la foule

 

Une poignée d’huîtres dans Venise mourante

 

Tu as répété « Je ne suis pas Jésus au milieu des docteurs ». Tu étais si jeune à l’époque, j’agençais ma chevelure d’un turban rayé et me faisais appeler Mattia.

 

Traverse des bleus, le coutil qui enserre la taille loin au-dessus des champs dont la moisson deux mois plus tard emplira l’air de sa poussière, le tissu disais-je, répond au ciel (qui sait s’il est de jour ou de nuit) sans pour autant recéler l’inquiétude mais plutôt un vaste mystère par deux formes équivoques souligné. A l’est de la première colline qui se révèle – si on admet pouvoir s’approcher à l’aide d’un instrument d’optique approprié – deux individus s’éloignent de la chapelle blanche qui se découpe sur la crête.

 

 

Marginalia

« Comme si je pouvais habiter aussi l’espace du voyage. »

Raymond Depardon

 

I

Immobile à Feuchères.

J’attends à mi-chemin de l’ascenseur vitré et de l’escalier de pierre.

Apparition gare de Nîmes d’un sourire chavirant.

 

II

 

Comment voir l’autre à travers un prisme ?

Chercheur d’or et pionnier en 1848, je  n’ai que de vaines réponses.

Une voix off soulignée de rouge me chuchote « L’esprit des lieux est une étrange chose ».

 

III

 

.222 Remington – Masse de la balle 55 grains -Vitesse initiale 943 m/s

Cette femme s’ennuyait. Pour se divertir, elle avait décidé de réaliser l’éthologie de l’espèce humaine.

Expériences de séduction, d’adultère, de séparation et de reconquête…

 

IV

 

Elle me rappelle Rahma, celle qui après avoir tué les pères, en éprouve bien sûr une infinie nostalgie.

Malgré tout – Aimer en ce lieu clos embaume. Aimer en ce lieu clos étreint. Aimer en ce lieu clos réfléchit.

Comme tranchant de lame ternie remet à l’envers ce qui était à l’endroit.

 

V

 

Ricochets sur (sa) peau passée au gant d’huile de cade. Son corps n’est pas lieu de gêne.

Je l’oints – du gant de crin qui doucement l’échauffe – tant que son sommeil ne peut advenir. Ricochets sur (ma) peau.

Maladresse qu’entre deux baisers elle m’a soufflée.

 

VI

 

Lit terrible où s’inscrivent les svastikas!

Mot d’ordre dans l’atrium: pénétrer et se sentir soulevé – masculinité tendue.

S’échapper du cercle de mosaïque, virer romantique, se tenir la main et déambuler dans des jardins imaginaires.

 

VII

 

Bambous contemporains du palmier offert en 1985 par le jeune Martial à Bernadette l’effrontée.

Pourquoi écrire telle légende sous le simulacre d’une leçon d’amour ?

Le temps gris, les flaques belles et une partie de moi-même rapetissée à toute vitesse. Nil novi sub sole

 

VIII

 

De colza dont ses bronches ne savaient se défaire, elle récoltait des bouquets qu’elle offrait aux chiens.

Les feuilles d’oxalis palissaient à l’ombre, j’avais la frilosité qu’on recherche à Cadaqués.

Mon cœur fatigué à mi-avril.

 

IX

 

La boue ruisselait qui aurait pu me soigner. Voulait-elle de moi ?

Rue des Moulins, elle avait prononcé « Les cadereaux se désengorgent ». Mais elle ne voulait toujours pas de moi.

Cela ne pouvait que finir mal, non ?

 

 

des Marges et des Friches

gare[1]

Valence – apparition sous les brumes –immaculées non point

Surprise que le train ne s’y arrête pas et assoupissement

Chute du chapeau de feutre de l’homme qui balançait son pied dans l’allée

Près de toi, nul éveil

Sinon

Perceptibles les vignes qui pleurent, le rose des arbres de Judée en flammes

Tel, traversant un champ sous les ondées de pétales blancs

Oublié l’essoufflement tenace

Oublié le corps massif près de la vitre

Effacement de la vallée du Rhône

Là et ici – Las !

Tes racines sont dans le sol de tes mots

Face à la route embaumée, celle qui mène aux Cévennes

Tant d’itinéraires bardés de pierres sèches

Les aïeux reclus

Au nom d’une modernité réprouvée

Ceci est la perspective de (re)venir à Nîmes

Iris du XXIème siècle

La place d’Assas, l’arpenter, l’épuiser, prendre appui près de Robert Denis

Quelque chose est insupportable mais quoi ? Mais SOI ?

Sous les miellats, vanité fait force de loi.

Souvenirs des rituels – comme demoiselles de fées

Ne pas se réveiller de mauvaise humeur

Penser à sa survie

Comment Picasso rature et Breton biffure

Reconstituer un itinéraire

La ville désertée du pas de Courbet au pont amputé

Comment le mouvement du père au fils dessine autre chose

Que le double héritage de la domesticité et du prolétariat

Les toits, les fontaines et les flaques d’eau sablée

Les injures qui ne sont qu’apostrophes

La foule piétine l’esplanade, son taux d’adrénaline crève le plafond des platanes

Sous la harangue d’un bonimenteur – Nil novi sub sole

Qu’est-ce que le souci ?

Souci de l’âme qui ne trouve plus d’adoption

Regards autour de soi

Sous fenêtres closes, crocodiles avant migration, des ombres, une lumière médusée

A quand le printemps ?

Fils tissés, fils non ciselés, des froids et des chauds

Succession de révolutions

Relire –après- ce que furent les Karamazov

Moi, je suis immobile à Feuchères.

J’attends à mi-chemin de l’ascenseur vitré et de l’escalier de pierre.

Apparition, gare de Nîmes, d’un homme au sourire chavirant.