L’île de Ré

Écriture cinématographique*

*Inspiration: propositions de Claudine et Sandrine

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Resonare fibris

Resonare fibris

Grande cour du Palais. Pavés humides, propres, inégaux. Huit marches. Entrée principale. Moquettes grises, dorures, mémorial, statues solitaires, comptoirs d’accueil au fond. Couloir des sénateurs. Bar des journalistes. Jardiniers en tabliers vert avec une ganse orangée qui déplacent des palmiers et des amaryllis sur des roulettes silencieuses dans les travées du Luxembourg. Silhouettes armées figées dans l’immobilité des alcôves. Costumes bleus, cravates rouges de la sécurité. Parvis glissant. Corps sous la brume se déplaçant à pas rapides, organes du pouvoir compassés, visiteurs japonais, cars d’élèves noirs américains en uniforme, portant l’écusson du Michigan, jeunes conseillers pressés, en sueur, affairés, presque chauves, serviette de cuir sous le bras, courbettes myopes qui vont avec.

Sortie à droite sans contrôle. Portes automatiques. Air libre. Senteurs du printemps dans les yeux des touristes qui se retrouvent  Au Petit Suisse. Temps d’observation. Temps de recul. Une femme blonde aux cheveux courts dans un chemisier de soie beige transpire, s’éponge avec un kleenex, deux kleenex, trois kleenex. Des couples passent en s’étreignant. Puis ils s’écartent. Des enfants traînent les pieds derrière leurs parents, trop habillés, trop matelassés, anesthésiés, les yeux hagards devant la carte. Certains demandent à bénéficier des toilettes. D’autres cherchent l’avenue de Médicis. Resonare fibris. Incertitude, expectative de cette note qui part du dos, qui ne s’achève pas, qui va creuser profond dans la gravité du regard, qui se pose et qui n’en démord pas. Clinique de l’auto. Murs glacés du cimetière. Concentration monocorde sur les instants à vivre…

Resonare fibris. Structure métallique derrière les lilas. Branche stérile. Absence de bourgeons. Cicatrices du lierre sur le mur amputé. Traces de l’amplitude des escargots. Mouvements de chats derrière la fumée. Grenailles qui s’éparpillent, qui peuvent faire mal. Tranches de mortadelle italiennes glissées dans la bouche avec amour. Verres de vin servis et remplis au fur et à mesure que les notes s’installent, du majeur vers le mineur, de la noirceur vers la lumière, de la légèreté vers l’aveuglement. Mira gestorum. Difficultés à répercuter les miroirs du geste. Difficulté à se positionner avec justesse. Trop dans les aigus, trop dans les graves. Frottement des pneus, ecchymoses sonores. Tissu des rêves fragilisé, décousu. La nuit abandonne le contenu d’une petite valise qui tache.

Isabelle Vincent

Ré solaire

Jaune, le réveil. Jaune de foi. Coquille de thé, fragile, solide, résistante. Permanence de la route. Les mentons qui se conduisent, ceux qui tombent, les mains qui s’accrochent, celles qui se détendent. Souffles implantés comme des racines. Puissants comme des vagues. Aspirant tout. Repli. Solitude. Champs bien alignés sous Râ. Oisillons de combat. Ventres superposés sur les caddies. Petits phares, grandes lumières. Ischnura Elegans, Odonates – Embouts de nos pas dans les marais. Formules réfléchissantes sur les lunettes, les réflexes, les appareils. Plongée dans la boue froide, les bois flottés, les cailloux brossés, les petits groupes de mots. Les savons au lait d’ânesse. Bout de l’Île. Extrémité comme un téton, comme une promesse, comme une purification. Ré dans la bière, chaleureux, ambré, volontairement descendu dans les graves. Rue du soupir qui s’étonne. Passage de l’Inaudible. Impasse de la joie qui demeure. Serviettes pour essuyer la sauce charentaise.  Rires pour le ré solaire qui vient chanter le morceau que tout le monde préfère. Mouettes voraces. Points noirs à l’horizon vite chassés par le vent, vite balayés. Table des oracles. Jeu de construction. Rêves solides avec des genouillères pour éviter de tomber dans les coquillages, d’être emportée par les algues. Ce peu de temps. Oiseau dans un cadre. Nœuds. Reptile au sol rampant. Ancre. Oiseau hors du cadre. Dénouement. Envol de quelque chose d’indéfinissable, voile, éveillement, départ, soleil toujours arqué sur ces moments. Clarté.

Isabelle Vincent

Rê Quiem

Parvis de gare de La Rochelle. Âme-Mozart. Je pense La dernière fois. Je pense la dernière fois… larmes miniatures du musée de là-bas… les rétas, les habitués de la traversée du pont, ceux qui habitent de l’autre côté, qui sont divorcés, qui aiment les marais, les odeurs qu’ils dégagent. Un seul bar, une jeune mère, une seule bière. Consommation obligatoire. Train de rupture. Hôtel de Rouen dans un arrière-plan écrasant. Perte de température. Effort de concentration pour la Justice, demain, le Palais, la cour où l’on Appelle. Les robes noires qui agitent la Loi. Requiem dans des cages noires sécurisées. Requiem dans des boîtes à la bonne dimension. Elles filent les bandes derrière la vitre. Temps qui s’agite. Valise à la main sur les pavés de Rouen. Batterie de mon cœur qui revit les scènes. Qui cherche un peu de son Manger.

Café noir qui s’agite seul. Démangeaison. Son plaintif et conquérant sur la banquette arrière où l’on peut tenir à trois. A gauche, pour mieux voir les yeux du conducteur. A gauche, pour pleurer en cachette. A gauche, pour arriver plus vite. A gauche, pour parler d’autre chose. Avant le silence. Après le code. Après les étages. Avant l’ouverture de la valise. Toits plats. Pigeons. Pointes de dissuasion. Croix lumineuses de prières, pharmacies secrètes, pic embrumé de la cathédrale. Je pense la dernière fois… Je pense la dernière fois. Les couloirs, les grands escaliers cachés derrière des grandes portes. Les petits espaces où Cela Cogite. Pas de momies, minuscules géants empêtrés dans les tapis. Requiem au Contrat social et à tout ce qui s’en est suivi… les cœurs dans la Seine, les exocets qui se sont envolés dans le courant. Marche active. Parapluie. Préfecture. Archives nationales. Un index derrière le quai. Valise qui sonne le glas. Bus de remplacement. Tourisme passif dans la Normandie profonde. Requiem pour le passage du Tout au Rien. Dépression active avec un Ré maussade qui refuse de s’imposer sur un fleuve qui a perdu son identité.

Isabelle Vincent