St Germain des Essourts

Détournement de la mémoire

jusqu’à l’épuisement

d’un blason de lumière*

*Inspiration: proposition de Sandrine

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collagesurgi

Sandrine Elichalt

Éclipse de 23h 30

Depuis longtemps tu n’as pas franchi le seuil de la maison, tu n’oses pas dire – Avant je venais, ils te le reprocheraient tous à leur manière. Les préliminaires, depuis longtemps tu leur as tourné le dos. Cela ne te rend ni triste ni amer. Tu fais juste autrement. De leur point de vue, depuis leur lumineux foyer, tu as disparu. Tout le monde a ses raisons et toi tu es passé dans le cône d’ombre.

Quand tu as pris la route, ce ne fut pas sans regret mais la tentation était si forte de rejoindre l’ouest…Fini de poursuivre les pigeons, les vélos, les gouttes de pluie dans le jardin clos.

Tu te souviens de l’aube lorsque tu récitais à voix basse.

Loin de toi la nuit

Qui lave l’herbe du temps

Ô l’impotence

Tu as rêvé jusqu’à la nausée des gargouilles et leur reflet par la fenêtre ouverte et grillagée comme le sont toutes les entrées sur l’Enfer. Tu as fui la maison à trois étages, les boutiques de la rue à gauche et leurs poubelles en arrière-plan. Tu as endossé et chaussé ce que tu possédais de plus robuste et furtivement tu as disparu, oui disparu.

Tu ne sais plus si ton périple a duré 20 ou 30 000 jours. Par intermittences te revient l’issue de ton voyage, laquelle s’effectua quand le clignotement des lumières de plus en plus ténu prit fin jusqu’au silence.

Tu te souviens de l’aube lorsque tu récitais à voix basse.

Accroupi au sol

Non loin des Ursulines

Fatigue de soi

Le premier quartier où tu emménageas fut la place qui croisait la venelle de l’abbé des Sauvages, les soirs d’hiver tu t’endormais au signal de Takis et plus tard tu y découvris la Passion selon Sade.

Les voitures contournaient le crocodile enchaîné dont la queue suspendue te susurrait la morsure lancinante depuis le dédain de la belle enlacée qui ne terminait jamais ses phrases hormis te signifier ton congé.

Tu te souviens de l’aube lorsque tu récitais à voix basse.

Membre perfide

Sans folie à éclipses

Hors le nid gicle

 Vint une période où tu entendais frémir les ruelles et ouvrais les dalles blanches, murs de ton âme qui percevait l’eau bruissante sous tes pieds et qui te mènerait peut-être à la renaissance. À la place de cette mort frôlée, mieux valait abandonner l’orient et ses horloges, ô délices qui te rendaient comme fou !

Tu n’es plus trop sûr de la cécité qui te fit perdre contrôle car ta mémoire te laisse parfois en absence, perspective aussi sèche qu’une morue sur le quai. Lors de ces obscurcissements passagers, tu te remémore ton départ et juste avant de franchir la porte, la vue d’une canne brune, d’un cabas émeraude et d’une toque léopard, ta famille quand tu as disparu.

Tu te souviens de l’aube lorsque tu récitais à voix basse.

Carrièra cauda

Les uns vers les Dardanelles

Cachés au monde

Tu as cessé les abus paroxystiques de pensée, tu as couvert tes yeux de leurs lentilles, tu t’es détaché de l’ombrageux cycle, tu as déambulé dans la ville qui vrillait de gourmandes lumières.

Les préliminaires, tu leur avais tourné le dos il y a longtemps. Aujourd’hui tu fais juste autrement. Tu vas franchir le seuil de la maison. Tu vas rejoindre le cône lumineux, l’astre familial. Cela ne te rend ni triste ni amer. Ceci est ta marge d’action.

Tu te souviens de l’aube lorsque tu récitais à voix basse.

En belles lettres

Interdit de me gronder 

Sans effroi – la vie

Catherine Robert

Haïbun / L’éclipse de 23H30

Depuis longtemps je saute les préliminaires.

Et voilà qu’il me dit d’un ton professoral : Sois patiente.

Alors j’occupe l’espace-temps qui nous sépare.

Je monte et descend les étages.

Je fais des lessives, je les étends.

J’enfourne des pizzas, des gâteaux et des tartes.

J’organise tout en tas- papiers officiels, carnets, magazines, crayons et stylos- et ensuite je déplace les tas du buffet à la table et au bureau.

Je fais, défais, refais les lits.

J’aère la maison, je fais les vitres, j’observe le dehors, je suis du regard les gens qui ont l’air de marcher vers un but, je me demande souvent lequel, j’imagine des histoires puis lorsque la nuit s’avance, je me calfeutre derrière de lourds rideaux bleu-nuit.

L’envers du paradis

N’est rien à côté des affres

D’un Paris mouillé de gris.

Je parcours une bonne distance par jour, d’une pièce à l’autre, d’un étage à l’autre, montant et descendant les escaliers.

Je tourne en rond, à la recherche de qui, de quoi, je ne sais pas.

Ils ne sont pas loin pourtant ceux qui vivent là, avec moi. J’entends encore leur voix, je réponds à leurs demandes, j’entrevois parfois leur silhouette au détour d’une porte.

Je fais du feu, je fais des soupes- potimarron ou pommes de terre- cresson.

Mes envies éperdues

Finissent par s’incarner

Dans le chuintement de la cocotte.

L’attente est savoureuse. C’est ce qu’il m’a dit.

Je marche de long en large comme une louve sans son loup, comme une lionne dans sa cage, comme on attend le retour de son homme à la libération.

Dans quelle mesure le caché fissure, entame, crame le tissu apparent ? On me traverse désormais, à petites foulées ou d’une seule enjambée. On m’évite aussi, on me percute parfois. On m’uppercute trop souvent. J’ai l’air d’une femme qui ne souffre pas. J’ai tout d’une femme solide. Je rugis dans les dîners. On dit aussi que je suis folle. Je l’ai entendu. Au loin, des bouches s’élargissent, des mots en sortent, ils retombent salement entre eux et moi.

Je m’empare des clefs

Et en femme manteau,

Je m’engouffre dehors.

Je marche sur des trottoirs trop étroits, croisant de vieilles demoiselles aux semelles épaisses, de jeunes garçons chantonnant sur un air qu’ils écoutent au casque, le plus souvent je croise des formes indistinctes, sombres, cagoulées.

Je me sens comme un chat mouillé qui rêve de son panier au coin du feu.

Mes espoirs me portent si loin de ces pas inutiles sur le bitume ruisselant.

J’ai le besoin d’une terre à retourner mains nues.

J’ai le goût de l’humus des sous bois sur la langue.

J’ai la rage d’un castor affecté à la destruction de sa cabane.

Rendez-vous devant l’éclipse de 23H30.

Je suis joueuse, presque malgré moi.

Devrais-je lui répondre que j’ai plus d’un tour dans mon sac et que j’ai porté trop de masques pour m’amuser au bal ?

J’ai juste envie de ses mains fortes qui serrent mes tempes et qui m’empêchent d’entendre les paroles qu’ils prononcent au moment où je leur fais ce qu’ils attendent de moi.

Je voudrais tant lui offrir mon corps en blason de lumière, je voudrais qu’il l’éclaire de ses lampions éphémères, qu’il lui fasse du mal, qu’il lui fasse du bien, qu’importe, que ça claque comme au flipper, qu’il me fasse disjoncter.

Rien ne va plus n’est pas qu’une formule de croupier, devrais-je lui écrire cela aussi ?

Tête renversée, je m’étourdis

De luminaires, quand seule la lune

Épingle mon vrai désir.

Sandrine Elichalt