Plus jamais n’être malade d’inexpression

burroughs

Une fille, chemise déchirée, pleure près d’une fenêtre sale. Elle cligne des yeux. Sa bouche se tord. L’autre pare. Encore et encore «What’s your problem ? ». Il s’agite, s’impatiente, lève les yeux au ciel. Lui, porte une chemise blanche dont il n’a pas boutonné le col. Elle repose ses mains inertes sur les cuisses. L’autre, encore et encore. Ses mains battent l’air par intermittence. Il s’exprime en français dorénavant.  Prononce « Parfois ». La salive s’embarrasse entre ses mâchoires fermées.

La fille s’exclut. Elle revoit Alan qui foulait l’herbe, son éternel foulard autour du cou. Chaotique frère Alan. Amoureusement Alan. Où l’enfermement se niche-t-il ? Dans l’ascenseur qui l’amenait jusqu’à sa chambre à lui ? Dans le cabinet du psy dont elle n’a jamais franchi la porte? Dans l’herbe où il se vautrait ? Brebis égarée dans les gorges. Intrus sans appel parmi les autochtones. Absent à toutes ces choses qui encombrent les hommes de la vallée.

Une fille, chemise déchirée, pleure. Le temps se disloque. Autrefois, elle marchait, se perdait, s’agrippait. Elle franchissait des gués. Les émotions ponctuaient le parcours. A son retour, elle caressait ses mains, parfois ses pieds. Elle prenait davantage soin de lui. Une cérémonie tendre et concentrée qu’elle accordait à chaque centimètre carré de sa peau. En sourdine, les sons de la rue, déchiquetés, emmêlés dans les tonalités pastel de l’espace matinal.

La fille parle pour elle-même. A voix haute elle répète « Mon revers de silence » comme le ferait une lumière tournoyante émanant d’un cylindre troué. Au fond de la pièce, un grand miroir au tain abîmé où défilent de secrètes silhouettes. Nul à part elle ne les distingue. A ces moments, tout échange est impensable. Les jeux de l’enfance ont mal tourné. Dans l’obscurité si spéciale d’une salle de casino, lorsque le croupier profère « Rien ne va plus », elle entend « Les jeux sont faits ».

Une fille près d’une fenêtre sale. Elle tente vaguement de composer un bouquet. Les pompons jaunes éparpillés voltigent à cause des bourrasques annonciatrices d’orage. Elle a si souvent changé de domicile. En cet instant, elle compte jusqu’au chiffre 9 et se remémore le tiers des maisons familiales. On se fichait de la pauvreté, des tables branlantes, des éviers qui gouttaient, de l’odeur de pisse et de sueur. Leur paradis c’était la cour. Au milieu, les contours fous d’Alan, assis.

Les bizarreries d’Alan ont été nommées. L’institutrice, le médecin de famille, les oncles et les tantes, tous ont décliné leur savoir. Les IRM ont figé son frère utérin de silence. De lui, elle a toujours su autrement. Alan, celui qui psalmodie des contes cruels, de mutiques symphonies, de lents mantras. Alan, celui qui amène les étoiles au-dessus d’eux, cachés sous les lilas. Demain elle lui apportera des bonbons. Demain il sera lassé de vivre. Dans un souffle, elle percevra « Call me Burroughs ».

Le 27 août 2016

© Catherine Robert

Une fille…

 

Une fille, chemise déchirée, pleure près d’une fenêtre sale. Des myrtilles ont taché son pantalon et des chiures de mouches brouillent la perspective de Saint-André des Arts. Elle se dit qu’elle est Sœur de l’Intempérance qui peut s’arrêter où elle veut quand elle parle, sortir la tête du sac en exécutant la dernière cigarette dans un silence univoque qu’elle ramènera chez elle. « Sans revers du silence, l’échange est impensable », dira-t-elle alors. Elle refusera un court moment la bulle d’air plus épaisse, plus rêche, plus inconfortable que la toile du sac dans laquelle elle s’est enfermée volontairement puis elle s’y soumettra, une forme d’apnée où les mots et les fluides corporels se mélangent. Les premiers ne viennent pas d’elle. Les seconds, oui, elle les reconnaît.

L’œil se colle au viseur. Elle y perd un cil. Le rythme de son cœur claque comme une culasse de Mauser. L’entraînement est la base de tout. Le déconditionnement aussi. Car elle continue d’entendre quelque chose – un bébé qui pleure ou l’absence d’un bébé qui pleure. Une tempe qui éclate sous la pression de la chaleur et des grands arbres, les cibles disposées pour un tir parfait, le bruit du bandeau qu’on met pour mourir pendant que les amis de la Grande Route se font un shoot. Le temps du silence est enfoui entre le Kansas et le Missouri, il sourd comme un fleuve colérique, il déborde sur sa robe, celle qu’elle aimait.

Il y a des hirondelles dans sa manière de respirer. Ce silence comme un cadavre que l’on replie, comme des postes d’écoute dans des couloirs condamnés, comme une maison qui rend folle. Chez elle, ce silence comme une fausse vertu, comme sa jupe en accordéon descendue pour le plaisir d’un homme, comme un poison à effet lent, comme une silhouette en tenue de chasse qui descend du taxi, comme une abstraction du vacarme. Chez elle, il y a des portraits avec des moustaches générationnelles sur la lèvre des mâles et des volontés implacables tapies dans les yeux des épouses. Sa chemise est déchirée. La vitre sale la sépare des autres, d’elle-même, de lui. Elle pleure des myrtilles.

Le silence comme une oralité grimaçante, stade 1 du développement, l’apprentissage du cri entre deux tétées, sa bouche et son crâne presque chauve cherchant malgré tout refuge dans les plis de son sein, une drogue silencieuse, une drogue ravageuse, la recherche du bruit absolu et du temps perdu, les échos mille fois renouvelés dans des chambres avec des étoiles et parfois sans. Le silence comme un désir urgent, le silence comme une salle d’interrogatoire, le silence comme une brouette avec une pelle pour creuser sa tombe. Et son souffle programmé pour apporter de la gravité.

Rue Gît-le-cœur, elle n’aura de cesse de le contempler dans sa lente migration vers la mort. Il se tiendra de profil, l’air sérieux, inhumain comme de l’acier dans sa hauteur d’aigle. Mais elle ne sera pas impressionnée car le fauteuil où il se tient est impersonnel, avachi et taché d’excréments. Par ailleurs, l’homme est fragile, une main sur l’arme et l’autre dans le pantalon. Il est assis dans ses vomissures, il la regarde sans la voir, comme une cible qui pourrait bouger au mauvais moment, un animal non identifié, pas tout à fait comestible, se déplaçant en silence et menaçant sa quiétude. Call me Burroughs, dira-t-il alors.

L’étrange attente d’une Femme-Tige

Une fille, chemise déchirée,

pleure près d’une fenêtre sale.

Le long du chemin, les murs rouges

des maisons aveugles n’offrent

aucune prise aux caprices du vent.

La lumière rasante de fin d’après-midi

souligne les contours des troncs argentés.

 

Une fille, chignon relâché sur la nuque,

pleure en lisant une lettre.

Sa peau a la délicatesse de l’émail,

le dessein de ses veines se perd

dans les plis d’une étoffe immaculée.

Le paysage de La Brême, au dehors,

en aplats de couleurs sobres.

 

Une fille, la main en forme de tulipe,

dépose la lettre près du collier de perles

oublié sur la nappe sombre.

«  La vie est une splendeur, lui a-t-il écrit,

A elle qui peint  l’étrange attente

qui flotte sur les êtres et les choses.

Ma recherche ? L’absolu contentement du corps. »

 

Une fille, en position d’offrande,

hume le parfum d’un camélia,

les joues rosées de larmes balayées,

dans la douce vibration d’un monde autrefois perdu.

Elle ira le rejoindre au 9 rue Gît le cœur,

parce que la « vie est une fête, une fête brève et intense »,

que nul obstacle n’arrêtera cet élan.

 

Une fille, chemise déchirée,

gorgée de rêveries immémoriales,

pleure devant une toile de Paula Modersohn Becker,

femme tige surgie d’entre les iris,

tel un rêve qui a fui au réveil,

avec ces mots que le chagrin a effacé.

N’en restent que trois : «  Call me Burroughs ».

K, G, B *

Une fille chemise déchirée pleure près d’une fenêtre sale. Tant de plaisir à pleurer, extase désespérée de celle qui est décalée.

Une autre assise dans un coin sombre de la pièce aux murs délabrés anone une prière incantatoire qui envahit le silence. Elle se balance d’avant en arrière en rejetant régulièrement sur les épaules une longue mèche blonde. Elle sent la pisse.

Une vieille femme traine sur son dos une robe de chambre aux couleurs fanées. Elle suit consciencieusement LE chemin. Celui qui évite les vides entre les pointillés. Elle connait le texte par cœur et le parcourt sur la pointe des pieds. Tomber dans ces vides, c’est dégringoler de ligne en ligne. C’est rencontrer d’autres mots, d’autres mondes. Il faut alors en chercher le sens et la vieille femme est épuisée par ses chutes. Elle est au bout du rouleau. Les pointillés ne donnent plus suite…

La voix off :

-Stop ! Do not enter and don’t look back ! Les lignes de fuite n’ont pas de territoire !

Perdue, la vieille femme cherche à s’éloigner de l’impermanence des sens

Elle remonte le récit sur le papier calque plaqué au sol. Elle fuit l’enfermement du cube tapissé d’affiches fluo aux couleurs délavées. Moloch ! Moloch ! Moloch !

Elle veut sortir. The door of my cottage in the western night…

La voix off :

-I’m with you in Rock land

La vieille femme lévite au-dessus des mots, rayonnante, et murmure :

-Dis-moi quelque chose

-Call me Burroughs »

Une fille chemise déchirée pleure près d’une fenêtre sale.

Une autre assise dans un coin sombre de la pièce aux murs délabrés anone une prière incantatoire qui envahit le silence.

La vieille femme ne traine plus sur son dos la robe de chambre aux couleurs fanées.

 

*Kerouac, Ginsberg, Burroughs