Vernissage de l’exposition Œuvres Croisées

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Jeudi 10 septembre à 18h, se déroulait le vernissage de l’exposition OEUVRES CROISEES, proposée par les Ateliers de traverse à l’occasion de leurs 10 ans.

Franc succès, comme en témoignent les photographies prises ce soir-là! Les discours de Jean-François Brochec – commissaire de l’exposition -, de Claudine Dozoul et Sandrine Elichalt – auteurs des Ateliers de traverse – ont été chaudement appréciés. En visioconférence depuis Nîmes, Michel Cabos -plasticien – et Catherine Robert au téléphone avec Isabelle Vincent – auteurs des Ateliers de traverse – ont échangé avec un public dont les retours ont été très positifs.

 

L’exposition est visible jusqu’au 16 octobre,

de 9h à 18h du lundi au vendredi

à la Galerie La Passerelle

ESPE, 2 rue du Tronquet,  Mont Saint Aignan (76)

Edition

Edition Ateliers de traverse

L’actualité des Ateliers de traverse se poursuit en particulier dans le domaine de l’édition puisque 4 volumes sont en vente.

Il s’agit d’un recueil collectif en réponse à une photographie de Carine Tedesco – artiste invitée dans le cadre de l’exposition -, d’un récit La Battue, Sandrine Elichalt, de fragments Les Points, Catherine Robert et d’un roman La Chambre d’Echo, Isabelle Vincent.

Vous pouvez nous contacter pour avoir des informations ou pour commander un livre ( ou plusieurs) à cette adresse:
ateliers_detraverse@orange.fr

Sans titre 2 CS

CARINE TEDESCO, Photographies

[visuel à venir]

Je suis spectatrice
d’un monde auquel je ne tiens qu’à un fil ténu,
ici et maintenant.

Mon regard se veut englobant mais ça résiste.
Est-ce ma vue de spectatrice qui est brouillée ?
Les inscriptions devenues à mes yeux illisibles ?
Consignée au balcon, serais-je rendue analphabète et aveugle
par une jeunesse
qui passe avec la grâce de l’insolence, se contente de me frôler,
me griffer, m’érafler
d’une simple signature, identité choisie comme une passerelle
vers un monde à soi ?

Je suis spectatrice.
Une rencontre est-elle encore possible
dans le dédale des voies qu’ils prendront ou ne prendront pas ?

Je suis à la recherche d’une nouvelle posture.
Dans l’enchevêtrement de nos lignes tracées mais éphémères,
mais mouvantes, qui ne s’inscriraient pas dans la violence
mais dans l’opposition ; croiser la trajectoire de ces êtres
nés de nous mais dégagés de nous.
Ils glissent, dérapent, tombent, remontent et s’en vont.

J’ai trouvé un point d’équilibre
quand tout continue à bouger autour de soi
quand tout se dérobe.

Loin de toute transmission directe,
partager la sensation et le désir de liberté,
vivre dans l’inconnu, l’ailleurs, l’étranger, l’autre absolu.
Je marche à vos côtés, je lis entre vos lignes,
à la marge j’existe, je griffonne, j’inscris
vos beautés et vos laideurs, je prends tout.

Sans titre, Sandrine Elichalt, 2015

Poétique aquatique

C’est un pas de côté, c’est emprunter les chemins de traverse,
une histoire de Princes qui devient motif fictionnel millénaire :
tu es l’énigme infime dans une autre infinie,
tu apprends de l’inattendu, de l’imprévisible, de ce qui semble
le plus aberrant – la mort
bien sûr, mais aussi la présence des voix et des corps perdus,
celles et ceux parfois atones des Présents.
Doivent-ils donc disparaître pour que tu les sentes exister,
et toi où en es-tu de la vie ?

C’est aussi mettre des mots sur des glissements de terrain,
des vibrations du sol aux emballements physiques de ton coeur :
tu te passes de tes vieilles béquilles – tu aimerais encore bien
fumer comme à 20 ans
mais l’âcreté a pris depuis longtemps le dessus sur la beauté
du geste –
tout est en branle ; tu coupes tes cheveux, tu déménages dans
un autre lieu,
tu le parcours comme la ville éphémère près du chantier
de Touch of sin…
Comment accompagner l’élan, faut-il tenter le radical ?

C’est enfin rejoindre l’inconscient, laisser s’emballer les rêves,
oser dériver des arts aux sciences
soudain réconciliés dans un dépassement de toute vérité :
tu as décidé de fuir toute idée préconçue, tu en es pétrie !
Des couches et des couches que tu voudrais arracher
sans douleur,
mais tout part en lambeaux, insidieusement, tu es tentée
par ce « je ne sais quoi » de vivant, l’expérience de la liberté,
comme éplucher l’oignon tranquillement,
et partir à la recherche de nouveaux mondes, de là où tu es.

Serendipity, Sandrine Elichalt, 2014

carine

CARINE TEDESCO, Photographies

L’eau a la douceur d’un paysage monotone
où l’on déroule sans fin
des rêves brûlants qui ont pris l’eau.

Quelque chose s’en va, et c’est bien,
dans ce décor de théâtre flottant :
l’illusion de scènes futures à jouer
s’est perdue dans les herbes folles.

La bohème à vivre dans la grisaille des jours,
une pièce d’Ibsen où il n’y aurait plus aucune gesticulation
de l’âme.
Les objets ont leur vie propre, les éléments aussi.

Un fleuve côtier pour dire nos vies parallèles,
des nuages pour accompagner le jour de leur présence
inoffensive.
Comme ce mobilier flottant, à vau-l’eau musarder,
devenir spectateur ou auteur à la dérive, sans rien de rassurant.

Dans un travelling final d’une partie de campagne,
réunir dans le cadre ce qui doit être réuni,
Toute une palette de vert, jaune, gris s’offre à mon regard
captif, ma vue se fait aérienne –

Ouverture – une péniche sur un bras d’eau,
des maisons couleur sable regroupées autour du clocher
planté sur la colline,
une caravane bariolée, des entrepôts, une locomotive
abandonnée au bord des rails, graffitée.
On ralentit.

Sans titre, Sandrine Elichalt, 2015

Conceived in the eye of the secret

toma

TOMA, Peintures

11 FÉVRIER 2015 : LA RENCONTRE
Le mois de février est celui du froid intégral et de la naissance de Joséphine
qui incarna la joie de vivre. Je ne vais pas vous raconter son histoire, ni une
autre.
Plutôt écrire le journal de bord de ma cohabitation avec un tableau de Toma.

Déjà, tu viens me déranger.

« Tu veux que je te mette un morceau qui ira bien avec cette toile ? »
Quelle idée !
Mais n’as-tu pas compris que je voulais être seule face à elle ?

« Il ne va pas tomber là ? ».
C’est au tour de ma fille de traîner dans les parages, en l’occurrence juste
derrière mon dos.

De la difficulté à se concentrer sur soi ou sur quelque chose de créatif…

Pour revenir à la toile, je lui ai trouvé une place sur le piano.

« Ah vous allez la mettre par terre ? Alors, attends, je vais mettre du scotch
sur la bordure pour pas que vous rayiez le cadre ».
Toma se faisait du soucis pour elle. Toma est un artiste et cette toile est
sa création. Je me reproche de ne pas lui avoir témoigné assez
de reconnaissance et de ne pas avoir réussi à le rassurer sur l’attention et
les précautions qu’on apporterait à sa peinture durant son séjour chez nous.
Le transfert s’est fait dans l’urgence de ma voiture mal garée et dans
la gêne de ma relation au créateur. Non pas parce que c’est Toma, plutôt
parce que j’ai toujours peur de dire ou d’écrire des mots vains au lieu
d’accepter d’assumer mon silence devant une oeuvre.
J’ai donc transporté le tableau d’un point A (l’atelier de Toma) à un point B
(ma maison), comme on déplace une personne invalide. Je ne sais pas trop
pourquoi j’ai eu cette impression d’être vivant inerte dans mes bras, mais
c’est ce que j’ai ressenti.

J’ai l’impression de ne pas avoir encore commencé à écrire ce que je veux
écrire, c’est à dire la rencontre entre la toile et moi mais aussi les raisons
de mon choix, car je l’ai choisie.
J’ai d’abord vu la plus complexe, la plus blanche, la plus dessinée puis j’ai vu
celle-là.
Ou bien est-ce Toma qui me l’a montrée ?

Le dernier tiers en bas, couleur dollar américain des années 70, m’a tapé
dans l’oeil.
La typographie courrier m’a renvoyée à l’univers des films noirs, avec
le privé qui tape sur sa machine les mots « vous confier / vous rencontrer ».

6 MARS 2015, LES RAISONS DE MON CHOIX
Je m’approche du tableau, oublié là, sur le piano, depuis le temps
des vacances et de la reprise des cours. Le temps que je passe à passer
devant les gens et les choses sans les regarder.
Je passe mon temps à dire aux élèves : « Tu m’as entendue mais m’as-tu
écoutée ? »
Je pourrais dire que moi, je vois mais ne regarde pas ; et d’ailleurs j’entends
mais la plupart du temps je n’écoute pas.
Chez moi, on me surnomme « La femme qui ne répond jamais aux questions ».
Justement, il y a une femme en bas du tableau, à droite, qui a posé le doigt
sur sa bouche et qui semble dire « Chut ! ». C’est une de mes postures
récurrentes face aux élèves, toujours à leur intimer l’ordre de se taire.
Et forcément il faudrait se poser deux questions : la première, « Qu’ai-je
à dire de si intéressant pour demander si souvent aux autres de se taire ?,
la seconde « Est-ce une bonne chose d’apprendre aux adolescents
de fermer leur bouche ? ».
À la première question, je répondrais : rien de fondamental que je n’ai déjà
dit. C’est d’ailleurs la raison pour laquelle je ne réponds pas toujours
aux demandes ; j’ai juste envie qu’on se taise autour de moi, et cela répond
à la seconde question, peut-être faut-il juste apprendre du monde, vivre sans
jacasser, sans alourdir la vie de commentaires inutiles. Je crois cependant
à la parole qui ne délivre pas de la souffrance mais la soulage au moins pour
un temps. En attendant que le temps passe dessus et nous éloigne du noyau
incandescent, justement.

Au dos de la couverture du roman de Violette Schwartz qui tente de faire
revivre la chanteuse Fréhel, il y a cette phrase qui m’a tout de suite fait
penser à toi : « Fermez vos gueules, j’ouvre la mienne ». Car il faut bien
avouer que tu sembles vouloir l’ouvrir depuis quelque temps, à la maison,
partout, et pourquoi n’aurais-tu pas le droit de nous saouler avec
tes phrases, tes obsessions, ta politique, nous dire enfin qu’on t’emmerde
depuis longtemps avec nos mots-boulets, nos analyses douteuses,
nos diagnostiques hasardeux, nos conclusions fumeuses, sur tout, et parfois
aussi sur toi.
Tu approches, je te parle de la femme du tableau. Tu ne dis rien mais
je sens que tu es intéressé, tu vas parler mais je joue une note sur le piano,
au hasard la note. Fin de la conversation, c’est le message. Toujours
cette façon abrupte de mettre fin à une rencontre. Je plante la personne,
après avoir décroché visuellement, je souris et lui tourne le dos, c’est très
impoli je sais mais je me sauve.

22 MARS 2015, LA QUÊTE DE SENS
Mais alors ? Conjonction de coordination qui exprime
une opposition, une contradiction, suivie d’un
adverbe qui peut renvoyer à une tranche temporelle
ou à une conclusion dépendant d’une affirmation
(si…alors des théorèmes). Déroutant.

À quel événement pourrais-je relier le nombre 73
ou l’année 1973 ? La proposition du dessus est
barrée mais je devine un mot en espagnol.
Tout me déroute car rien n’a de sens pour moi.

Pourquoi tous ces chiffres et ces nombres sur
la même toile ?
25 – 42 – 40 – 175 – 52 – 170 (x2) – XIV (x2) – XV – VI
Ce qui m’accroche : un T blanc dans un cadre rouge.
Le temps, pour moi évidemment. Mais aussi un signe
vu sur la porte d’un hangar, au hasard d’une projection
de film, était-ce Le désert rouge d’Antonioni
ou Les promesses de l’ombre de Cronemberg ?

Quand je cherche du sens, je suis sans cesse
rembarrée par les lignes, les formes et les couleurs
qui semblent me défier en gesticulant sur la toile :
« D’autres pensent tout à fait différemment de toi
qui ne peux pas comprendre ce fonctionnement
car tu veux ne trouver qu’un sens, le tien. »
Je suis debout, tendue devant la toile, fatiguée,
nauséeuse à force de chercher sans trouver.
J’ai faim.

1er AVRIL 2015, L’OBSERVATION
Accepter le fouillis et les imperfections.
Se détacher des nombres et des écritures pour
errer dans l’univers graphique de Toma.
Ce que je vois :
Le fond blanc d’abord. Puis deux rectangles
imbriqués. Une composition que tu as soulignée
pour expliquer mon choix de cette toile. Je serais
allée vers ce qui m’était connu, selon toi. Sur nos
murs, en effet, une autre toile de Toma, que je t’ai
offerte pour tes 40 ans et que tu es allé choisir seul.
Je serais donc tentée par ce qui m’est familier.
Possible, mais pas sûr.

Cette ligne verticale bleu lagon sur le côté droit
et ces traits bleu jean. Des ronds pleins, des ronds
creux, tous noirs.
Une esquisse d’oreilles de lapin qui n’en sont
certainement pas. Toujours des lignes épaisses
qui rayent les mots.
Une sorte de pyramide, des flèches diverses,
une croix.
Il ne sert à rien de faire l’inventaire, je ne parviens
pas au coeur.
Je découvre chaque jour des bouts de petits
personnages : la tête d’un vieil homme à chapeau,
le buste d’un monsieur bien habillé, une silhouette
dans une posture de yoga…
Je me sens découragée devant ce tableau
qui se refuse à moi, à moins que ce soit moi
qui refuse de m’ouvrir à lui.

10 AVRIL 2015, LA MÉMOIRE
Mon regard se perd dans l’écran zébré d’une fin
de programme, hésite au coeur des pyramides,
se perd dans la recherche de l’anneau. Silencio !
Comme une flèche, le coeur dans le sens de l’action,
dans le sens de la lumière, sous le ciel prometteur
d’avril.
L’hiver est un tunnel.
L’hiver a fait basculer le sens général, le couple
signe / signifiant a perdu son ajustement, les axes
paradigmatique et syntagmatique ont été déviés.
Ce qui fait sens pour moi, je le puise désormais
chaque jour à la source de l’oubli, au fond du puits.
Les pistes déjouées pour ne plus tomber sur
soi-même toujours.
J’aimerais me perdre dans la matière et surtout
dans les couleurs. Fuir les mots. Fuir un état
de sidération qui fait pâlir mes lèvres et s’éteindre
mon regard.

15 AVRIL 2015, FATRAS
Fatrasie : petit poème sans aucun sens,
composé de 11 vers selon le schéma
de rimes suivant :
aabaab (5 syllabes) babab (7 syllabes)

Au motus de l’âge
Fuyant tout adage
Les motifs s’échappent
Vers les bords de page
Sans plus de chiffrage
Et l’esprit dérape

Par le geste et dans les vapes
Jusqu’au grenier des images
Où tout s’ouvre et tu me happes
Voici le retour des mages
Portant des friches et des sapes

21 AVRIL 2015, RÊVERIE
Rêverie : distique associant un vers long et un court.

J’avais la tentation vaine d’épuiser jour après jour
Le fatras des sens.

Une poussière tourne sur le vinyle, les craquements prolongent
The silent way de Miles Davis.
Tu entres avec un paquet de disques sous le bras, ton butin et l’envie
toute simple de partager le plaisir de l’écoute.
Des bulles de musique s’évaporent de la platine et me parcourent comme
des boules de flipper, s’alanguissent en frissons sur nos peaux.

Je rêve que j’entre encore une fois dans cette maison tant aimée. Les vieux
escaliers me rendent l’élan enfantin de ces marches montées quatre
à quatre pour atteindre le grenier. Rien ne me mènera plus haut que cela.
Les malles s’ouvrent dans un nuage de poussières sur de vieilles frusques
et des lettres d’amour quand l’amour n’existe plus. Des particules voletant
dans les faisceaux de la lumière de midi qui grattent la gorge. Par le vasistas,
j’observe, amusée, les coiffes balayer la place du village. On parle breton,
claquant du sabot au son de l’angelus. On déjeunera dans la grande salle
chez Marie. Le bal des édentés. Au menu, potage et langue de boeuf
à la tomate. Albertine au service, et son verbe haut : « T’as plein ton ventre ? »
balancé au monsieur cravaté. Un autre âge.
Ce n’est pas dans ce sens que ça va, de toute manière.

Les particules dansent toujours, électrisées dans les rayons qui traversent
le grenier : l’été passera sous la forme d’un épuisant jeu de cache cache
avec le soleil. Je me réfugie à l’abri de l’agitation familiale, pleurant dans
l’édredon de voluptueuses larmes.

Le rêve est bien une seconde vie, glissons dans les limbes pour nous
retrouver indemnes de tout mensonge.

26 AVRIL 2015, LÂCHER PRISE
J’ai quitté la toile, pour la seconde fois.

Au-delà de la terrasse de mon amie nîmoise,
un figuier pachyderme me sert de guide sur la voie
d’une quiétude recherchée. Il m’apparaît comme
un organisme vivant et d’une certaine façon,
ces instants où je suis une humble observatrice
délivrée de toute obligation d’action, y compris
celle de dire, me renvoient aux moments passés
devant les lignes et les couleurs de Toma.
Un paysage étrange, cut up d’images mentales.
De ces fragments potentiellement narratifs,
je retire une dynamique plus qu’une tension.
Je me rappelle des larmes qui me sont venues
aux premières notes de Space Oddity,
quand je me suis sentie rejoindre Major Tom,
cet astronaute satellisé dans l’infini galactique.

C’est un peu ça, ma rencontre avec l’univers
de Toma.

Journal d’une cohabitation avec une toile de Toma,
Sandrine Elichalt, février / avril 2015

Territoire

Pourquoi ne pas ouvrir ?
Pourquoi ne pas ouvrir sur une beauté
qui ne se détournerait pas ?
Le souffle est comprimé, la mer en creux,
le regard entravé.

Le ciel tombe en trainées de lumière dans les flots
sombres ;
Il pleuvra donc quelque part, là-bas, à la pointe
de Penmach’.
Les chaluts sont bringuebalés dans un décor
de tempête,
On est venu voir l’arrivée des bateaux,
Quand les flots enjambent les murs et pénètrent
d’écume la terre,
Que les vagues claquent inlassablement au pied
de la ville,
Mais que la roche ne tremble pas.

Ton oeil photographie l’obstruction
Et ce qui manque à toute chose.
L’absolu de l’apparition ne peut-il être partagé ?

Des chaudrons sur le toit d’un hangar, un lampadaire
sans pied, une porte bleue sans poignée,
des pattes de langoustines oubliées dans un caisson
sur le quai,
un muret que les enfants n’escaladent pas pour voir
la mer : les chalutiers au loin ne sont plus.
Tu parcours seul la texture des sols où l’on déversera
la pêche,
le port comme un no man’s land bordé de hangars
désaffectés,
les mouettes te saluent de leurs chiures et de leurs cris.
Tu prends tout.

Tu enregistres la rudesse de l’air et une beauté qui fout
par terre ;
Tu recherches ce qui te fait buter, ce qui n’appartient
qu’à toi dans tout ce monde.
L’absolu de la sensation s’est-il perdu dans l’obturateur ?

Les corps de ces murs en front de mer partent
en lambeaux
De ciment, salpêtre et sédiment,
Tandis que les embruns s’amusent à déposer
Un voile marin sur ton visage et tes cheveux, le goût
de la mer sur tes lèvres.
Des remous de la mélancolie aux territoires
que tu m’offres
Je tends la main et trouve ton corps au bout :
La pluie et la lumière forment un arc en ciel.

Tu parcours seul, en tout sens, le territoire
que tu t’es choisi,
Tu dis : la beauté ça ne m’intéresse pas,
elle est donnée,
Et je comprends que tu m’accueilles dans la beauté
de ton regard.

Sans titre, Sandrine Elichalt, 2015

pourquoi ne pas_un bois de porte_sand

LOIC VINCENT, Photographies

Un bois de porte rouge à effleurer, caresser, pousser
dans le grincement du souvenir,
La porte de l’armoire du débarras devenu le seuil
d’une histoire dont plus personne n’est le héros.

Le Pays Basque est-il mon territoire ou suis-je une Basque
en plastique, comme tu le dis souvent en plaisantant ?
Sans doute un peu des deux, mais autre chose vient
s’intercaler entre ces deux extrêmes.
Je suis autre, c’est évident, depuis toujours.
Il n’y a pas eu de trahison.
Je ne me reconnais pas dans les gens d’ici, mais quand
je reviens, je retrouve un peu de mon père, et d’abord
par le récit qu’ils m’en font. Mais un récit laisse à distance,
forcément.
Et puis c’est aussi d’un autre père qu’ils me parlent,
d’une partie irréductible pour l’enfant que j’ai été.
D’abord parce que je grandissais loin de cette région
et que mon éducation me tenait éloignée de ces basques
que ma mère considérait comme des adultes ayant gardé
l’empreinte indélébile d’une jeunesse sauvage.
Et puis celui qui m’a élevée n’avait cessé de changer depuis
sa folle jeunesse. J’avais assisté à cette transformation,
j’y avais contribué certainement.
Mais il n’a rien trahi, lui non plus.

Le territoire et l’appartenance à ce territoire me renvoient
donc d’abord à ce récit des origines

Au Pays-Basque, ce qui compte par dessus tout, c’est
la maison.
Elle est le pilier de la famille qui s’identifie à elle en prenant
son nom.
Lorsque vous êtes mort, on vous enterre sous une stèle
qui porte également son nom.
L’eche induit la notion de propriété.
L’etcherekoa, « celui qui est pour la maison » est le plus
souvent la fille aînée, parfois le garçon, à moins que l’intérêt
collectif en ait décidé autrement.
Dans ma famille, ce qu’on appelle le retrait lignager ne s’est
pas fait.
Il impliquait une transmission de la maison à celui
qui avait passé cinquante années à vivre et à travailler
dans cette ferme, en l’occcurence, dans cette famille, le puîné.
À la mort de ma grand-mère, il y eut les premiers tiraillements.
À la mort de mon père, l’etcherekoa fut mis dehors.

La mélancolie d’une semaine faite de longs dimanches s’est
déversée sur l’ensemble des granges,
Telle une gorgone l’histoire familiale flotte sur des murs morts.

Après plusieurs années de procès, notre Eche fut vendue
aux enchères.
Je fus soulagée qu’elle soit arrachée à tous les membres
de cette famille désunie.

Effacée par la marche des années, toute chaleur a déserté
les étreintes
Et les relations se sont décharnées.

Notre eche allait donc vivre une deuxième vie !
À présent, je ne peux accéder à cette propriété qu’en toute
illégalité, ce que je ne me prive pas de faire. Mais je n’ai accès
qu’à l’extérieur, aux prés et aux granges qui l’entourent.

Eche, Sandrine Elichalt, 2015