Une fille…

 

Une fille, chemise déchirée, pleure près d’une fenêtre sale. Des myrtilles ont taché son pantalon et des chiures de mouches brouillent la perspective de Saint-André des Arts. Elle se dit qu’elle est Sœur de l’Intempérance qui peut s’arrêter où elle veut quand elle parle, sortir la tête du sac en exécutant la dernière cigarette dans un silence univoque qu’elle ramènera chez elle. « Sans revers du silence, l’échange est impensable », dira-t-elle alors. Elle refusera un court moment la bulle d’air plus épaisse, plus rêche, plus inconfortable que la toile du sac dans laquelle elle s’est enfermée volontairement puis elle s’y soumettra, une forme d’apnée où les mots et les fluides corporels se mélangent. Les premiers ne viennent pas d’elle. Les seconds, oui, elle les reconnaît.

L’œil se colle au viseur. Elle y perd un cil. Le rythme de son cœur claque comme une culasse de Mauser. L’entraînement est la base de tout. Le déconditionnement aussi. Car elle continue d’entendre quelque chose – un bébé qui pleure ou l’absence d’un bébé qui pleure. Une tempe qui éclate sous la pression de la chaleur et des grands arbres, les cibles disposées pour un tir parfait, le bruit du bandeau qu’on met pour mourir pendant que les amis de la Grande Route se font un shoot. Le temps du silence est enfoui entre le Kansas et le Missouri, il sourd comme un fleuve colérique, il déborde sur sa robe, celle qu’elle aimait.

Il y a des hirondelles dans sa manière de respirer. Ce silence comme un cadavre que l’on replie, comme des postes d’écoute dans des couloirs condamnés, comme une maison qui rend folle. Chez elle, ce silence comme une fausse vertu, comme sa jupe en accordéon descendue pour le plaisir d’un homme, comme un poison à effet lent, comme une silhouette en tenue de chasse qui descend du taxi, comme une abstraction du vacarme. Chez elle, il y a des portraits avec des moustaches générationnelles sur la lèvre des mâles et des volontés implacables tapies dans les yeux des épouses. Sa chemise est déchirée. La vitre sale la sépare des autres, d’elle-même, de lui. Elle pleure des myrtilles.

Le silence comme une oralité grimaçante, stade 1 du développement, l’apprentissage du cri entre deux tétées, sa bouche et son crâne presque chauve cherchant malgré tout refuge dans les plis de son sein, une drogue silencieuse, une drogue ravageuse, la recherche du bruit absolu et du temps perdu, les échos mille fois renouvelés dans des chambres avec des étoiles et parfois sans. Le silence comme un désir urgent, le silence comme une salle d’interrogatoire, le silence comme une brouette avec une pelle pour creuser sa tombe. Et son souffle programmé pour apporter de la gravité.

Rue Gît-le-cœur, elle n’aura de cesse de le contempler dans sa lente migration vers la mort. Il se tiendra de profil, l’air sérieux, inhumain comme de l’acier dans sa hauteur d’aigle. Mais elle ne sera pas impressionnée car le fauteuil où il se tient est impersonnel, avachi et taché d’excréments. Par ailleurs, l’homme est fragile, une main sur l’arme et l’autre dans le pantalon. Il est assis dans ses vomissures, il la regarde sans la voir, comme une cible qui pourrait bouger au mauvais moment, un animal non identifié, pas tout à fait comestible, se déplaçant en silence et menaçant sa quiétude. Call me Burroughs, dira-t-il alors.

99 notes préparatoires à la résistance – 20

Je m’ennuie dans ce monde. Je ne le sais pas, je le devine, cela m’est intolérable, je n’ai pas appris à transcender la mélancolie, à la rendre poussiéreuse en feuilletant de vieux livres, en caressant ce corps condamné, en le lavant à nouveau, visage déchiqueté, convulsionné, apaisé, criant que la rédemption n’est pas si loin, qu’il suffit de pardonner… Je m’ennuie au point de rejoindre la solitude dans son poing de radicalisation. Il y a un fils au bout du cordon, une fille dans la matrice, des pointillés qui montrent comment la mère a été lacérée pendant que le père était décapité. Je n’ai pas mis le drapeau, celui qui veut réconcilier les mémoires tombe au pas de ma porte et je passe par-dessus comme si c’était un vieux chiffon, un vieux plastique, une vieille guerre. Je crie la plainte des hommes simples, je voudrais m’enterrer deux secondes dans un cocon plein de larmes et de coton, des bras et des ventres s’acharnent pour le récolter sans rien attendre que la blancheur, la blancheur, la pureté pour la peau de ceux qui n’ont pas de couleur. Je m’ennuie en étant retiré d’Utilité… mon père, ma mère, reviennent sur la table, le Pain brisé, l’Eau sacrée, les figues pour tenir l’hiver, les maîtres qui enseignent la République, les potes qui se tuent pour y avoir cru. Moi, j’ai une fille qui dansait, moi j’ai une fille qui voulait être la star de Closer, moi j’ai une fille qui voulait être tout. Je m’ennuie dans ce monde. Je suce des bites islamistes sous le foulard. Goût de sable, goût de sel, goût de la poudre et des douilles brûlantes, goût du sang sur les lèvres quand il m’embrasse et qu’il me souille. J’ai évité la cave grâce au Frère, le Même qui aujourd’hui me fait tourner au bout de ses doigts crasseux, d’un combattant à l’autre, d’un canon à l’autre, d’une prise de guerre à l’autre. J’ai évité la cave mais pas les péchés… ils me regardent là où me restent des yeux pour voir et des yeux pour pleurer. Moi j’ai un fils qui n’était pas le diable, moi j’ai un fils qui avait une gueule d’amour et qui mangeait comme quatre, moi j’ai un fils qui voulait Tout, Ici et Maintenant, pas dans l’Au-delà. Le monde ennuie ceux qui s’impatientent à prendre la place du Père, inoccupée depuis longtemps. « Il faut savoir s’asseoir sur une chaise. Il faut savoir s’asseoir par terre » aurait-il dit en courbant le dos, les paupières lourdes, la main tendue vers un feu invisible qui ne réchauffe pas.
Maintenant le Bleu d’acier est Tombé. Ils Me regardent. Un sur deux. Ils vont aux Urnes avec la colère encore rentrée mais déjà c’est le triomphe dans les yeux qui veulent fermer les frontières. Car Ils ne passeront plus les damnés de la terre… ils sont déjà chez eux à picorer le sel dans le beurre et à vouloir que l’on pleure avec d’eux d’Ignorance et de Fiel… ils veulent que les choses changent… ils ne changent pas leur mémoire courte, leurs si courtes mémoires, leurs si précieuses mémoires… ils pleurent sur les veaux qu’ils nourrissent en désignant le bouc comme détestable et le coq prétentieux, les ergots dans la merde, un mal pour une nécessité… Sommes-nous tous agrippés à nos territoires ? Aigles, mouettes, étourneaux ? Des crabes déployés en quadrille, chaire molle, carapace obscène ? Des chiens avec des airs de loups et parfois de chats ? Des insectes alignés, désignés, sacrifiés, des rampants qui sentent mauvais ? La mort est à côté, certes, qui voile la raison… Pauvres de nous qui avons oublié combien nous sommes mortels… Tapez 1, Tapez 2… Donnez-nous le pain quotidien de ce qui ranime la haine, combien l’autre vient nous voler Notre Pain combien le Pain coûte cher… Ils vont aux urnes remplis d’ignorances, amnésiques, et Imbus… ils veulent être… comme les riches et reproduire. Ils se nourrissent de ça. De la revanche. Je serai Pire. Je serai pire que le fléau qu’on m’a foutu au cul. Pour me pousser. A bout. Ils Se regardent en Miroir, en Abymes, ils sont assez fiers d’eux. Ils en ont marre qu’on les traite de racistes.

Je suis le rêve de….

  depardon[1]

 

Photo, Raymond Depardon

 

Je suis dans le Désert. Il n’y a rien à photographier. Je marche. Je n’ai pas d’appareils en bandoulière. Je suis nu. Quand mon pied s’enfonce dans le sable, se creusent des rues, des trottoirs, des villes, des bâtiments, des mers et des montagnes fugitives et coupantes. Je saigne mais mon sang ne coule pas. Je transpire mais je n’ai pas de gouttes sur le visage. Des femmes voilées m’essuient le front, qui est sec comme la poussière du reg. Elles se penchent sur mon visage et je ferme les yeux. Quand je les ouvre à nouveau, elles se sont éloignées, petits points à l’horizon sur une plaque d’huile bouillante. Elles transportent des paniers de sel avec des têtes réduites, des pattes ligotées de chèvres encore palpitantes de vie. Je me dis que je veux mourir dans cette forme d’absence intolérable. Mon objectif est resté dans ma besace à l’hôtel. Ma famille est bien loin en arrière. Les enfants, calcinés sur les bords de la photo, privés du siège arrière, les dents presque trop blanches. Ma femme, une arrière-pensée la veut furieuse et passionnée, une guerre d’usure dans les montagnes afghanes. Je l’ai prise en format classique tant de fois. Je sens cette pensée comme un nerf pendant que je marche, je suis dans sa chambre et je l’étreins, testant différentes distances, éprouvant différentes consistances ou positions, sans ressentir jamais sa proximité. Des tissus remplis d’encre recouvrent les dunes qui tremblent comme des anémones de mer quand je les écarte avec mes doigts. Je me suis égaré, je suis nu, je n’ai pas mon Reflex, je n’ai pas peur. Je suis sous une tente et une vieille femme me touche et me pince le poignet, elle chante des vers en berbère et je ressens le bruit des balles comme une cisaille sous la peau, le cri du couteau dans la ruelle sur la jugulaire fragile d’une jeune vietnamienne, le poids de l’or et de la cupidité dans les poches cousues, l’impunité des paroles claquées comme des fouets sur le dos de la carne. Je les filme avec mon mouvement de manivelle. Je suis un enfant qui tourne dans un cadre imaginaire. Mon père vient de remplir le champ. Ma mère est une silhouette honteuse qui fuit dans le bord gauche. Je suis dans le désert. Il n’y a pas de croix mais tant de corps ensevelis, nettoyés, dépecés. Je n’ai pas peur de mourir. Un dos ténébreux vient se frotter contre moi et nous marchons ensemble.

 

Atelier « Pièces fugitives »

 

 

FUGIT: Essaouira

lunettes[1]

« Push the sky away » (Nick Cave § the Bad Seeds)

 

Mon regard instruit les pots de brume à l’heure du soleil. Instruit la mer plongée dans l’ocre des arganiers. Instruit la lumière.

Mon regard instruit l’angle létal où sèchent les peaux. Instruit la parabole de la nuque et des cheveux. Instruit la vie.

Mon regard instruit le quotidien sassé à l’étamine. Instruit les étoffes frottées des djinns. Instruit le marteau.

Mon regard instruit les becs de menthe et l’étincelle. Instruit les jarres colorées au murex. Instruit la création.

Mon regard instruit le pourpre des choses écrites. Instruit les bandeaux fins des toits, tes yeux comme du lait. Instruit l’improbable. Instruit la curiosité. Instruit l’air doux de tes épaules ployées à lessiver le sol, une nouvelle fois.

Mon regard instruit l’absence des sommets, l’absence de la violence, l’absence de la pensée…

Mon regard instruit les piques, les herses et les antennes, fichées, dressées, rouillées… Mon regard instruit la diagonale du vent. Instruit le sable. Instruit la solitude.

Mon regard instruit sans peine le flottement des cotons sur les silhouettes au loin. Instruit l’abime, instruit ce qui revient, le feu qui brille, peureux, réconforté.

Mon regard instruit le sexe de hasard, le sexe écrit pour toi. Instruit le sombre, le lumineux. Instruit le dos particulier comme du pain frais.

Instruit la tranche économe dans laquelle je choisis de tremper mon cœur. Instruit la terre, instruit les sanglots étouffés des femmes, sur des pistes impraticables.

Instruit les endroits qui pleurent, les endroits qui soupirent, les endroits qui revivent. Instruit l’immuable et le sacré. Instruit la bouche avide. Instruit la bouche pleine de gravité. Instruit la bouche vide.

Mon regard instruit les sept royaumes, les sept poivriers roses plantés pacifiquement. Instruit le chemin vertueux, là où tu m’attends, là où je t’attends. Instruit le corps céleste dans le corps terrestre, le corps terrestre dans le corps céleste. Instruit le souffle et la pudeur, instruit le tracé retenu dans la lettre que je n’écrirai pas.

Mon regard instruit le silence patiemment, tricoté sur des corps qui se déplacent. Instruit le tableau et l’école des petits sages en tabliers à carreaux. Instruit la somme derrière tes paupières closes, ajourées comme de la dentelle de Calais. Instruit les murs épais recouverts de nuit. Instruit les rêves qui fuient et qui refluent dans une bouche de bébé. Instruit la ville superposée sur la ville. Instruit les essences de Mogador heurtées contre les remparts, portées par les brisants. Instruit les bonnets qui s’agitent sur d’invisibles ballons parcourus de frissons.

Mon regard instruit les chats, pendulaires aux oreilles des femmes, quadrillant le sanctuaire. Instruit les pas métronomés, sans épingle. Instruit le cachemire de sa joue léthargique, sans nuage. Instruit les cascades qui ne coulent pas. Instruit les compteurs en arrêt. Instruit les frontières cactées. Instruit le grillage.

Mon regard instruit des portes suspendues où flottent d’impuissants parfums. Mon regard instruit les bleus mosaïques où coulisse l’ombre perpétuelle. Mon regard instruit la terreur dans des linges humides. Instruit les secrets, la lettre dérobée. Instruit la nudité.

Mon regard instruit la forme pour qu’elle reste forme. Instruit la fermeté pour qu’elle tienne nos corps, ensemble et soudés. Instruit la servitude des verres soufflés sur le plateau. Instruit l’insupporté, instruit le jour insupporté malgré l’élan à le vivre.

Mon regard instruit les royaumes – il y a des royaumes. Instruit les secrets – il y a des secrets. Instruit les doigts experts qui les détachent, la sépulture offerte comme un cœur et mon tambour, haletant. Instruit l’harmonie, fille d’Arès et d’Aphrodite, instruit l’harmonie, épouse de Cadmos. Instruit, Agavé, Autonoé, Ino et Sémélé, les enfants, tous réunis, tous blottis dans l’aube éclaboussée.

 

Ce que nous ne sommes pas

basquiat Jean-Michel Basquiat

 

Nous ne sommes pas le mouvement sur des canapés mous. Nous ne sommes pas ce mouvement syncopé de l’amour sur des écrans difractés où se tapissent les pyjamas de célibataire en textiles antibactériens. Ils suffoquent les petits propriétaires de Rien. Ils ont le col mou et serré. Ils viennent m’entretenir de colorants quand je pense écru. Nous ne sommes pas le pourtour des monuments de commémoration. Nous nous heurtons sans conséquences à égalité de génération, les vieux et les jeunes répartis dans des box d’incivilité consubstanstielle.

 

A l’arrêt de tram quelqu’un crache sur mes bottes. Je regarde les panneaux lumineux qui indiquent le prix des chambres à la soirée, c’est tout. Je rentre avec ma valise. Des nuages circoncis s’agitent sur les créneaux du château. La Loire enjambe des flots surannés. Tu vas me parler des ponts que nous ne franchirons jamais et mon cœur battra la campagne pour retrouver ce parfum perdu à jamais de l’amour égaré dans les prés. Il y avait quelques moutons. Il y en aura toujours. Des moutons empaillés avec de la peau de bique. Des agneaux que le loup mangera persillés. Des attitudes qu’il ne conviendra pas de dissimuler. Continuer à lire … « Ce que nous ne sommes pas »

Petit dictionnaire anarchique de Rouen – coins et recoins, pestes et curiosités…

 Nuage de moucherons sur les pétales de camélia rouges. Sainte Agathe et son sein unique sur un plateau.


Linaires, agripaumes cardiaques, vase de nuit, broc et pichet. « Transpirer des pieds. (Une) femme artiste ne peut être qu’une catin ».


1840. Rencontre d’Elisa Schlésinger à Trouville. J’aurai sa main et sa face. Liaison orageuse à l’hôtel Dieu. « Cornues et bocaux où nagent des choses innommables, des viscères en charpie… »


« Œuf. Point de départ pour une dissertation philosophique sur la genèse des êtres. » Elle meurt le 6 avril 1872.

Machine sûre et commode pour tirer des silhouettes : « On ne retrouve notre pauvre vieille que partiellement ».


Bosse du crime. Idéal tout à fait inutile.


N°31 : Eustache (la trompe). La phrénologie est une science lugubre.


Accès réservé au personnel du musée : les chambres. Salle capitulaire : début de la visite.


Portrait au ruban. « Erection. Ne se dit qu’en parlant des monuments. » Le lit de G. F. Celui de Madeleine. Morpho dans sa boite d’origine.


Euphorbe. Pied de chat. Bec en sabre du Brésil. « Mercure tue le malade et la maladie ».


« Introduction. Mot obscène. » Avec un doigt dans le rectum, on amène le calcul contre la vessie.


Bibliomanie : restitution de papier peint, ses yeux énormes couleur vert de mer, une boisson aigre et fermentée qui fait quelque fois sauter la bonde.


Ecorché. Pas vif. En cire colorée.


Lithotriteur à archet de civiale : une machine à broyer le temps, un instrument qui permet d’éviter les erreurs de calcul.


2 lézards sur les oreilles et une grenouille sur la fontanelle. Vanité, humeur cristalline, résection des maxillaires : la partie latérale et inférieure droite de la face est projetée en avant et en bas.


Hernie étranglée : squelettologie d’un perroquet jeune.


N°18 : l’ancêtre du préservatif. A plumes et à poils.


Momies – homme et femme – du bois dont ne se chauffe que provisoirement.


Chaise haute : pour ligoter et amputer sans effort.


Gorgeret cystotome, lithotome à face cachée. Le corps est en pièces détachées. Cri silencieux. Plaie recousue. Plaie ouverte. Saint Roch tient le bourdon.


Une pierre verte de 70 grammes. La pierre de qui ?


Un fœtus calcifié dans un abdomen depuis 18 ans. Le fœtus de qui ?


Trousse de trépanation : le mal des ardents, les 900 victimes de 1832, les mathelineux, le cochon de Saint-Antoine.


Collection coprologique, utérus en tissu. Le désert produit des dates. Fumeterre, Mélilot.


Dictionnaire universel des drogues simples. Le tapis avec le clystère. Le perchoir des sangsues. « Ah, la littérature quelle démangeaison permanente.»