Cadavres exquis

[Manuscrit d’Isabelle Vincent]

La voiture, à rebours de mon humeur, montait et descendait les routes de Granville. La faible lumière de ce jour-là glissait sur le gris des façades, altérait mon âme avec un bruit doux de regret échoué sur la plage. Rien ne bougeait, tout était calme et dénué de sens comme un masque collé à vie sur la noirceur profonde de l’être que j’étais. L’être que je croyais être.

Mais personne ne confirmerait mon point de vue. Je ne voulais tout simplement plus être sous les projecteurs. Partir, ne pas revenir. Trouver d’autres lumières, d’autres angles de vue.

Je le lui avais bien dit pourtant :

– Aujourd’hui je n’ai pas trouvé de mot. Si… la résonance.

– Subjectif mon cher Watson, m’avait-elle rétorqué. Imaginez une hélicoïdale, image dérobée à la chambre noire d’une femme passée aux oubliettes et vous aurez une mince idée de la résonance- en vol.

Un temps ralenti s’était alors ouvert, celui de l’oubli.

Collectif

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Flashback / Flashforward

[Manuscrit d’Isabelle Vincent]

Tout commence ici

A demie nue les jambes écartées elle se ploie au pied des Idolomantis Diabolica et murmure. « Je ne suis plus seule » ; elle cherche l’intensité de la lumière dans les plis du végétal – Andréa la quittera –et sa mémoire en toile mal tissée ramasse le flux des poussières laissées par cette rencontre.

C’était dans un jardin sauvage. Il l’avait suivie comme une méduse suit le courant de l’eau – splendides transparences. Il l’avait suivie jusqu’à la cabane sous les pommiers en fleurs. Quand elle remonte les pages de leur histoire elle se dit que c’était là que tout avait commencé, qu’il restait sans doute l’empreinte de leurs corps dans les feuilles mortes, que le ciel ne pouvait que se rappeler de leurs consentements.  Et puis le temps… Des erreurs ont germé. Des erreurs en forme de falaises infranchissables qu’ils avaient franchies à marée haute.

1La marée est basse et l’ovule est fécondé.

Elle n’est jamais plus seule. En filigrane de son devenir l’écho des vagues porteuses d’horizons chargés de fruits. Elle va sur le rivage des jardins abandonnés extraire de sa chair la flamme de la matière, la vie. Elle va victime consentante de la permanence de l’enfant. Il est sa lumière, il est sa résonance intime.

2 La marée est basse et l’ovule n’est pas fécondé.

Elle marche longtemps à côté. Ils se croisent au large des conflits. Leur amour fantôme se reflète dans le métal poli des lendemains abscons. Le temps la porte dans les limbes de l’indifférence et même sous la lumière il disparaît, elle ne le voit plus.

Claudine Dozoul

Ma phrase longue

Ma phrase longue est longue comme l’est l’allonge de la chèvre ensanglantée sur la colline où nous aimions nous embrasser, nous n’étions pas experts certes et nous ne filions aucun parfait amour, nous étions juste longs et plats et peu prolixes comme des adolescents voûtés en train d’apprendre les colonnes ioniques, et la testostérone, et la sauvagerie du doudou qu’on abandonne sur un quai de gare car « si la mort avait ton regard » alors je continue de vous retenir dans ma veine de bois et ma hanche de Bretagne, et ma couverture de survie et mes petits maux allongés avec le bras replié, la moue improbable qui dit « Fuck », qui reste silencieuse, qui suce parfois, parce que ça se fait, que ça prolonge la conversation, que ça demande du doigté, parce que ça soulage dans les noirs, les blancs et les gris et qu’au final nous baisons sur les fourmis rouges et que ça fait du bien sur le mal et que Dieu ne me touche toujours pas avec sa lumière glacée comme un dessert que je ne mange parce que rappelez-vous, je suis anorexique, je suis la chiante qui facilite le transit, ou qui le bloque ou qui l’anéantit, qui fait coucou devant la fenêtre sécurit et qui vous aime mes amours, signes du destin couchés sur mon sein, parce que rappelez-vous, devant et derrière moi rien ne bouge, les bouteilles et les cendriers se vident mais rien ne bouge avec certitude, ma phrase est longue et je prends de l’avance, je prends de la hauteur, je me casse la cheville, je parle pour ne rien dire et cela finit par nous distraire de l’essentiel, j’aime peut-être de la même manière du moment que je peux raconter une histoire avec des percussions, une basse, des guitares, un cylindre et l’envie de t’embrasser à ma manière, dans ma tanière, chaude et mal lavée de quand nous étions tout petits, sauvages et bons.

Isabelle Vincent

Parfum thé noir au chocolat 4

Je contemple le ciel. Je me joue de l’espace. Je titube entre les ombres du parc. Calligraphies chinoises. « Vous aimez le thé noir au chocolat ? » Elle est jeune, montée comme une boîte à surprise. Elle porte des leggings noir, un peu satiné, enfin je crois parce que ma vue est brouillée – odeur des glycines blanches, fermentation des acacias – à moins que ce ne soit le mélange de Ruynart et du mauvais vin consommé avant Elle répète « Vous aimez le thé noir au chocolat ? ». Je ne connais pas Blandine, à cet instant je ne connais personne à vrai dire. Je fais juste partie des relations collatérales.
« Non, la tasse, je la préfère salée avec un doigt de whisky, si vous voyez de quoi il s’agit ». Sous-entendu qu’à son âge il y ait peu de chance qu’elle y ait déjà goûtée. Quoiqu’à la regardez de plus près, je n’en étais plus aussi sûr. « Vous préférez lequel ? Lavagulin ou Cardhin ? », elle me fait avec ses yeux candides.
« Vous aimez les badinages », je lui réponds.
« Vous voulez parler de Musset ? J’étudie ça, cette année. Le prof est passionnant. Vous aimez Musset ? »
« À part la référence au « Petit endroit », je ne vois pas. George et lui, c’était un peu spécial et largement spécieux, vous ne croyez pas ? »
Cette discussion commençait à me perturber d’autant que mon gosier était à sec et que ses yeux pétillaient.

Isabelle Vincent