Lecture à Buchy

Les Ateliers de traverse font découvrir Fracture, recueil de la nouvelle collection « Œuvres croisées », dessins de Brigitte Clarysse, écrits de Claudine Dozoul et Hors-champ 03.

Lectures et dédicaces de Claudine Dozoul, Florence Denat et Isabelle Vincent à la librairie « Autres Rivages », Buchy (76).

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Cadavres exquis

[Manuscrit d’Isabelle Vincent]

La voiture, à rebours de mon humeur, montait et descendait les routes de Granville. La faible lumière de ce jour-là glissait sur le gris des façades, altérait mon âme avec un bruit doux de regret échoué sur la plage. Rien ne bougeait, tout était calme et dénué de sens comme un masque collé à vie sur la noirceur profonde de l’être que j’étais. L’être que je croyais être.

Mais personne ne confirmerait mon point de vue. Je ne voulais tout simplement plus être sous les projecteurs. Partir, ne pas revenir. Trouver d’autres lumières, d’autres angles de vue.

Je le lui avais bien dit pourtant :

– Aujourd’hui je n’ai pas trouvé de mot. Si… la résonance.

– Subjectif mon cher Watson, m’avait-elle rétorqué. Imaginez une hélicoïdale, image dérobée à la chambre noire d’une femme passée aux oubliettes et vous aurez une mince idée de la résonance- en vol.

Un temps ralenti s’était alors ouvert, celui de l’oubli.

Collectif

Flashback / Flashforward

[Manuscrit d’Isabelle Vincent]

Tout commence ici

A demie nue les jambes écartées elle se ploie au pied des Idolomantis Diabolica et murmure. « Je ne suis plus seule » ; elle cherche l’intensité de la lumière dans les plis du végétal – Andréa la quittera –et sa mémoire en toile mal tissée ramasse le flux des poussières laissées par cette rencontre.

C’était dans un jardin sauvage. Il l’avait suivie comme une méduse suit le courant de l’eau – splendides transparences. Il l’avait suivie jusqu’à la cabane sous les pommiers en fleurs. Quand elle remonte les pages de leur histoire elle se dit que c’était là que tout avait commencé, qu’il restait sans doute l’empreinte de leurs corps dans les feuilles mortes, que le ciel ne pouvait que se rappeler de leurs consentements.  Et puis le temps… Des erreurs ont germé. Des erreurs en forme de falaises infranchissables qu’ils avaient franchies à marée haute.

1La marée est basse et l’ovule est fécondé.

Elle n’est jamais plus seule. En filigrane de son devenir l’écho des vagues porteuses d’horizons chargés de fruits. Elle va sur le rivage des jardins abandonnés extraire de sa chair la flamme de la matière, la vie. Elle va victime consentante de la permanence de l’enfant. Il est sa lumière, il est sa résonance intime.

2 La marée est basse et l’ovule n’est pas fécondé.

Elle marche longtemps à côté. Ils se croisent au large des conflits. Leur amour fantôme se reflète dans le métal poli des lendemains abscons. Le temps la porte dans les limbes de l’indifférence et même sous la lumière il disparaît, elle ne le voit plus.

Claudine Dozoul

Ma phrase longue

Ma phrase longue est longue comme l’est l’allonge de la chèvre ensanglantée sur la colline où nous aimions nous embrasser, nous n’étions pas experts certes et nous ne filions aucun parfait amour, nous étions juste longs et plats et peu prolixes comme des adolescents voûtés en train d’apprendre les colonnes ioniques, et la testostérone, et la sauvagerie du doudou qu’on abandonne sur un quai de gare car « si la mort avait ton regard » alors je continue de vous retenir dans ma veine de bois et ma hanche de Bretagne, et ma couverture de survie et mes petits maux allongés avec le bras replié, la moue improbable qui dit « Fuck », qui reste silencieuse, qui suce parfois, parce que ça se fait, que ça prolonge la conversation, que ça demande du doigté, parce que ça soulage dans les noirs, les blancs et les gris et qu’au final nous baisons sur les fourmis rouges et que ça fait du bien sur le mal et que Dieu ne me touche toujours pas avec sa lumière glacée comme un dessert que je ne mange parce que rappelez-vous, je suis anorexique, je suis la chiante qui facilite le transit, ou qui le bloque ou qui l’anéantit, qui fait coucou devant la fenêtre sécurit et qui vous aime mes amours, signes du destin couchés sur mon sein, parce que rappelez-vous, devant et derrière moi rien ne bouge, les bouteilles et les cendriers se vident mais rien ne bouge avec certitude, ma phrase est longue et je prends de l’avance, je prends de la hauteur, je me casse la cheville, je parle pour ne rien dire et cela finit par nous distraire de l’essentiel, j’aime peut-être de la même manière du moment que je peux raconter une histoire avec des percussions, une basse, des guitares, un cylindre et l’envie de t’embrasser à ma manière, dans ma tanière, chaude et mal lavée de quand nous étions tout petits, sauvages et bons.

Isabelle Vincent